Leçons de vie

Des intérêts sur l’avantage

Un petit avantage est capable de croître.

Le sociologue des sciences Robert Merton a baptisé l’avantage cumulatif « effet Matthieu » : un chercheur reconnu reçoit plus d’attention et de reconnaissance qu’un collègue moins connu pour une contribution comparable. Le nom renvoie à la formule évangélique « à celui qui a, il sera donné ».

Le mécanisme ne joue pas que dans la science. Une ressource crée la possibilité d’obtenir la ressource suivante : l’argent permet d’attendre, la réputation d’être entendu, l’instruction d’apprendre plus vite la suite. Cela n’annule pas le mérite ; cela interdit d’expliquer tout le résultat par le seul mérite.

L’argent rapporte un revenu qu’on peut replacer. Le savoir facilite l’acquisition du savoir suivant. La notoriété attire l’attention, et l’attention crée de la notoriété nouvelle. De bonnes relations ouvrent la possibilité d’en nouer d’autres.

C’est ainsi que naît l’avantage cumulatif.

L’enfant qui a commencé à lire plus tôt accède à davantage de textes, apprend plus vite et lit encore plus. L’entreprise avec un large portefeuille de clients acquiert le client suivant moins cher. Celui qui dispose d’une réserve financière peut refuser un mauvais emploi et attendre un meilleur.

Ce mécanisme explique pourquoi un petit écart précoce devient parfois grand.

Il n’est pas pour autant une loi de divergence éternelle. Les riches font faillite, les technologies changent les marchés, les compétences se périment et les institutions publiques redistribuent une partie des ressources.

La conclusion personnelle utile n’est pas qu’il faille d’urgence prendre de l’avance sur son entourage dès l’enfance. Elle est plus simple :

Les investissements précoces dans les compétences, la santé, les relations et le capital disposent de plus de temps pour s’accumuler.

Le revers compte tout autant : sans avantage de départ, il faut plus de ressources pour parcourir le même chemin. Expliquer toute réussite exclusivement par les qualités personnelles est commode pour le gagnant et décrit mal le système.

Une grande fortune n’est presque jamais l’œuvre purement personnelle d’un seul individu. Elle utilise des salariés, des routes, un système éducatif, un droit de propriété, une monnaie, des marchés et une stabilité créés par la société.

Cela n’annule ni le talent ni le risque de l’entrepreneur. Simplement, la paternité du résultat est répartie plus largement que la photo en couverture du magazine.

La redistribution n’est pas non plus forcément un moyen détourné de rendre l’argent aux riches. Elle peut réduire la pauvreté, soutenir la demande, financer l’éducation et empêcher la société de se désagréger. Différents dispositifs le font avec une efficacité différente.

L’économie est faite de circulation monétaire. Mais celui qu’on a aidé à acheter à manger n’a pas reçu un transit symbolique de capital : il a reçu à manger.

Le revers du mécanisme se lit sur les étiquettes. Une assurance annuelle coûte moins cher que la même assurance payée en mensualités. Des courses pour le mois coûtent moins cher qu’un passage au magasin tous les deux jours. Une voiture en bon état revient moins cher que celle qu’on répare panne par panne, quand l’argent arrive. Tout cela signifie qu’à vie égale, celui qui n’a pas de réserve paie davantage — pas au figuré, mais en roubles au litre et au kilowatt.

C’est pourquoi la première réserve est la plus dure à constituer de toutes : elle se compose d’un argent qui part encore au mauvais prix. Ensuite le mécanisme se met à jouer dans l’autre sens, et cela se ressent rarement comme un mérite — plutôt comme un quotidien devenu soudain moins cher.