Leçons de vie

Le métier n’est pas toute la biographie

La société fait connaissance avec quelqu’un par la question « tu fais quoi dans la vie ? » et prend vite la réponse pour une description de la personne. Le métier change effectivement le regard et les habitudes, mais il n’est pas tenu de devenir toute la biographie.

Le milieu professionnel crée un langage, des habitudes et une façon de voir le monde. Le juriste remarque les formulations, l’ingénieur les chaînes causales, le médecin les symptômes, le vendeur l’affaire possible.

C’est utile au travail et, par moments, fatigant à la maison.

Le danger commence quand on ne sait répondre à la question « qui suis-je ? » que par un intitulé de poste. La perte de l’emploi devient alors non seulement un problème financier, mais la disparition de la personne.

Il est utile de conserver des domaines où le statut professionnel n’est pas l’essentiel :

  • les relations ;
  • les centres d’intérêt ;
  • le corps ;
  • la vie civique ;
  • la création ;
  • les compétences domestiques ordinaires.

Cela ne réduit pas le dévouement au métier. Au contraire, cela donne un point d’où l’on peut en voir les limites.

Le métier change aussi. On peut quitter un secteur, apprendre un nouveau rôle, travailler un temps en dessous de sa qualification ou employer une compétence ancienne d’une manière inattendue.

Une trajectoire de carrière ressemble rarement à un escalier. Le plus souvent c’est un bâtiment avec des couloirs, des annexes et une porte que l’architecte a placée, allez savoir pourquoi, derrière une armoire.

L’important n’est pas de préserver une ligne de CV irréprochable, mais d’accumuler la capacité à résoudre une classe de problèmes toujours plus large ou plus profonde.

L’adhérence se vérifie commodément en vacances. Celui dont le métier occupe une partie de la vie se met, au troisième jour, à faire autre chose. Celui dont il occupe la totalité relève, au troisième jour, sa boîte mail, parce que sans tâches entrantes il ne sait pas quoi faire de son temps. Le licenciement et la retraite organisent le même test, mais sans billet de retour : c’est pourquoi la première année après le départ se passe plus mal que ne le laissent prévoir les calculs financiers.

Les domaines de secours coûtent moins cher à constituer tant qu’ils sont inutiles et ressemblent à une dépense de soirées facultative. Quand le poste a déjà disparu, il faut réinventer les intérêts et les relations, et cela dans le pire état possible.