Plus de choix, est-ce toujours mieux ?
Le mieux est l’ennemi du bien.
— Voltaire
Un stand proposant vingt-quatre sortes de confiture arrêtait plus de clients ; celui qui en proposait six aboutissait plus souvent à un achat. L’expérience est vite devenue le symbole du « paradoxe du choix ». Par la suite, l’effet ne s’est pas toujours reproduit, et les méta-analyses ont montré une forte dépendance aux conditions. Cette perte d’universalité est utile pour parler de rencontres. Il faut chercher le moment où une option supplémentaire cesse d’élargir l’accès et se met à prendre de l’information à ceux qu’on a déjà retenus.
Deux résultats méta-analytiques comptent, pour des raisons différentes. Une première revue a obtenu un effet moyen proche de zéro ; une analyse ultérieure a montré où la surcharge apparaît le plus souvent : ensembles complexes, tâche difficile, préférences floues et objectif de faire un choix définitif. Dans une expérience de rencontres en ligne, choisir parmi 24 profils donnait moins de satisfaction et plus de remises en cause une semaine plus tard que choisir parmi six ; dans des séries de swipes, la probabilité d’accepter le profil suivant diminuait progressivement. Ces protocoles mesurent des décisions sur des profils, pas la qualité des unions futures.
L’application a presque annulé le coût d’apparition du profil suivant, mais pas le coût de la rencontre. Pour comprendre quelqu’un, il faut toujours des conversations, des rendez-vous et du temps. Le flux d’options est devenu large, la bande passante de l’attention n’a presque pas changé. Pour quelqu’un d’une petite ville, d’un milieu rare ou aux préférences étroites, l’élargissement est un gain direct. Une fois la saturation atteinte, le goulot n’est plus l’accès, mais la capacité de connaître.
Quand les profils disponibles sont déjà plus nombreux qu’on ne peut raisonnablement en examiner, une unité de choix supplémentaire a un autre prix. Elle ne s’ajoute pas simplement aux précédentes : on la paie en attention retirée à ceux qu’on a déjà retenus.
Le coût d’opportunité d’une personne
Les économistes appellent coût d’opportunité la meilleure des choses auxquelles il faut renoncer. Dans une application, ce coût est constamment présent à l’écran. Pendant que l’on parle à quelqu’un, des centaines de suivants possibles patientent en dessous. Cela change la perception de la relation en cours. Toute maladresse n’est pas comparée à la solitude ni à un partenaire de rechange réel, mais à la meilleure version imaginable du profil suivant. Une personne réelle comporte toujours des défauts. Une personne non ouverte, pas encore. La croissance du nombre d’options non explorées rend l’arrêt plus coûteux. En choisissant quelqu’un, on ne perd pas des gens précis que l’on connaît, mais tout un nuage de possibles. Un nuage ne peut pas être vérifié, et se laisse donc facilement idéaliser.
Dans ces conditions, l’augmentation du nombre d’options peut réduire la probabilité de choisir. L’abondance n’a pas gâté les gens ; elle a rendu le prix de l’arrêt psychologiquement plus visible, et celui de la poursuite de la recherche moins visible.
Un grand catalogue exige des règles rapides. Âge, taille, métier, photos et esprit de la description sont accessibles avant la rencontre ; la fiabilité, le comportement en conflit et la compatibilité quotidienne viennent plus tard. Quand le temps manque, les qualités non mesurées reçoivent un poids nul. L’interface enseigne ainsi une pensée d’évaluation : classer les gens selon des attributs visibles et sous-estimer l’expérience de l’interaction, qu’on ne peut pas poser à côté sur l’écran.
Le catalogue est bon comme carte d’accès. Il devient moins bon quand il reste l’outil principal une fois le contact établi.
Six profils n’ont pas la magie de six pots de confiture. Il est plus utile de limiter le nombre de relations parallèles auxquelles on essaie d’accorder une attention réelle. La recherche alterne deux régimes. L’exploration élargit le choix et calibre les attentes ; l’approfondissement produit des données sur quelques options. Une exploration permanente fait connaître le marché, mais presque personne personnellement. Un approfondissement trop précoce, à l’inverse, fige la première option venue.
Le bon équilibre dépend de la contrainte dominante du moment. Avec un vivier réduit, il faut élargir l’accès. En cas de surcharge, réduire le nombre de conversations parallèles. En cas de tri superficiel, passer plus vite du profil à une brève rencontre, parce qu’elle produit une information d’une autre qualité.
Quand il est temps de fermer le catalogue
Une fois la relation commencée, la tâche elle-même change. Le catalogue comparait des traits tout faits ; désormais, deux personnes produisent des données nouvelles et une part de la valeur future de leur union. Cela ne veut pas dire qu’on peut « construire » n’importe quelle union : des objectifs incompatibles et un mauvais traitement ne se corrigent pas à coups d’investissement. Mais le retour permanent au catalogue interdit de vérifier ce qui n’apparaît qu’après l’arrêt de la recherche.
Plus de choix est utile tant que la contrainte est le manque de gens qui conviennent. Quand la contrainte devient l’attention, tout élargissement supplémentaire réduit la profondeur de l’information et augmente le prix imaginaire de l’arrêt. Le moment de fermer le catalogue n’arrive pas après un nombre magique de profils, mais quand les nouvelles options ne modifient presque plus l’idée qu’on se fait du vivier disponible, alors que les relations déjà entamées n’ont pas encore reçu assez d’attention pour être éprouvées. Le profil suivant peut effectivement se révéler meilleur. Il se révélera presque toujours moins connu.
Sources principales
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