Des parents sans servage
La morale familiale décrit souvent l’éducation comme une avance à vie : les parents ont investi, donc l’enfant devenu adulte doit maintenant rembourser en obéissance, en argent et en accès à sa propre vie.
Les parents décident d’avoir des enfants pour leurs propres raisons : par amour, par espoir, par habitude, par envie de fonder une famille, ou parce qu’un jour ils ont décidé de ne pas lire la notice jusqu’au bout. Avec cette décision, ils acceptent l’obligation de s’occuper de l’enfant.
Il n’en découle pas que les enfants adultes ne doivent rien à leurs parents au sens humain ordinaire. L’amour crée l’envie d’aider. La gratitude, celle de se souvenir de ce qui a été fait. La proximité, celle d’être là dans les moments difficiles.
Mais l’aide et la dette à vie sont deux relations différentes.
La formule dangereuse sonne ainsi :
Nous t’avons élevé, donc nous avons maintenant le droit de décider où tu habites, avec qui tu fondes une famille et à quoi tu dépenses ton argent.
Élever quelqu’un ne le transforme pas en propriété. Cela doit peu à peu le rendre capable de se passer de ses éducateurs.
De son côté, l’enfant gagne à remarquer que les ressources de la famille sont limitées. Tout désir n’est pas un besoin. Parfois un refus d’acheter quelque chose ne signifie pas un manque d’amour, mais un crédit immobilier, des soins, un autre enfant, ou la fatigue d’une personne qui, elle non plus, n’existe pas uniquement dans son rôle de parent.
Une bonne famille ne tient pas la comptabilité de chaque service rendu. Mais elle ne se sert pas non plus de l’amour pour amortir la liberté d’autrui.
Mieux vaut aider ses parents parce que cela correspond à votre relation et à vos valeurs, et non parce qu’on a dépensé pour vous, autrefois, une quantité réglementaire de soupe.
Une dette impossible à solder ne fonctionne pas comme une dette ordinaire. Un crédit immobilier se rembourse et l’on reçoit un papier qui l’atteste. La facture de l’enfance n’a ni montant total, ni échéancier, ni dernier versement : quoi que l’enfant adulte apporte, répare ou vire, le solde reste ouvert. Ce n’est pas de la comptabilité, c’est une rente. Et on la présente d’ordinaire non pas un jour difficile, mais précisément au moment où la personne s’apprête à prendre une décision qui déplaît à la famille : déménager, épouser la mauvaise, changer de métier, ne pas venir dimanche.
Il est donc plus utile de regarder non pas le montant de l’aide, mais ce avec quoi on la paie. L’argent, le temps et la présence sont une monnaie normale entre proches. Le droit de décider à la place d’un adulte en est une autre : elle ne se reconvertit pas et ne se rembourse pas par tranches.