Leçons de vie

La gêne à voix haute

La gêne s’aggrave quand il faut à la fois l’éprouver et la cacher.

Avant une prise de parole, on surveille sa voix, ses mains, sa respiration, et le fait que quelqu’un ait pu remarquer qu’on surveille ses mains et sa respiration. Il ne reste pour le fond qu’une puissance de calcul limitée.

Un simple aveu enlève parfois la moitié de la charge :

Je suis un peu nerveux.

Je ne l’ai jamais fait avant.

Il me faudra une seconde pour me remettre.

La plupart des gens réagissent normalement. Beaucoup se mettent à compatir, parce qu’ils y reconnaissent leur propre expérience.

Mais l’aveu n’est pas un rituel obligatoire. Dans certains milieux, la vulnérabilité est réellement retournée contre celui qui la montre. Mieux vaut alors choisir une formule neutre, ou simplement ralentir.

Une petite maladresse volontaire peut aussi réduire la peur de l’irréprochable. Si l’on commet soi-même une erreur inoffensive et que l’on continue tranquillement, disparaît l’impression que la moindre imperfection détruira l’intervention.

L’essentiel est de ne pas transformer cela en autodérision permanente. Celui qui s’humilie d’avance pour priver les autres de la primeur reste gouverné par la peur.

L’assurance ne ressemble pas forcément à une absence de trac.

L’aveu fonctionne parce qu’il supprime la seconde tâche. Celui qui dit « c’est la première fois que j’anime cette réunion, si je bafouille, ne vous inquiétez pas » cesse de dépenser des ressources à se camoufler et les rend au contenu. Les auditeurs ne se mettent pas pour autant à le juger plus durement : ils voyaient bien qu’il était nerveux et, avant l’aveu, étaient obligés de faire semblant de ne pas le voir. L’autre moitié de la charge est d’ailleurs retirée non à l’orateur, mais à la salle : écouter quelqu’un qui a visiblement le trac et fait mine de ne pas l’avoir est pénible pour tout le monde.

La limite du procédé est stricte : il ne sert qu’une fois. Un avertissement au début est une information utile. Le même toutes les dix minutes est une demande de soutien, et le public cesse assez vite d’y répondre.

Elle ressemble souvent à quelqu’un qui a le trac, s’en rend compte et continue de parler quand même.

Sources et lectures complémentaires

Bartlett, F. C. (1932). Remembering: A study in experimental and social psychology. Cambridge University Press.

Loftus, E. F., & Palmer, J. C. (1974). Reconstruction of automobile destruction: An example of the interaction between language and memory. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 13(5), 585–589. https://doi.org/10.1016/S0022-5371(74)80011-3

Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124–1131. https://doi.org/10.1126/science.185.4157.1124

Gilbert, D. T., Pinel, E. C., Wilson, T. D., Blumberg, S. J., & Wheatley, T. P. (1998). Immune neglect: A source of durability bias in affective forecasting. Journal of Personality and Social Psychology, 75(3), 617–638. https://doi.org/10.1037/0022-3514.75.3.617

Maier, S. F., & Seligman, M. E. P. (1976). Learned helplessness: Theory and evidence. Journal of Experimental Psychology: General, 105(1), 3–46. https://doi.org/10.1037/0096-3445.105.1.3

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