La bulle réputationnelle
Nous ne pouvons pas réétudier chaque personne à chaque fois. Nous stockons donc des modèles abrégés :
fiable ;
drôle ;
dangereux ;
compétent ;
toujours en retard ;
sait écouter.
La réputation fait gagner du temps. Elle aide à choisir un médecin, un artisan, un employé et la personne à qui l’on peut laisser une clé.
Le modèle a cependant tendance à s’autoconfirmer.
Du « clown » on attend une blague, et l’on ne remarque pas la pensée sérieuse. À l’« intello » on pardonne une blague ratée en y voyant une ironie complexe. À qui a une réputation de fauteur de troubles on attribue la faute avant même toute vérification.
Un groupe stable distribue les rôles. Un épisode précoce et insignifiant détermine parfois qui l’on restera aux yeux du collectif. On se met à répondre aux attentes, parce que les autres récompensent le comportement familier et ignorent le nouveau.
Il n’en découle pas que la personnalité soit entièrement inventée par le groupe. Un même individu se comporte effectivement différemment selon les milieux, parce qu’il y reçoit des possibilités et des retours différents.
Changer de groupe libère parfois. L’ancienne étiquette reste sans porteurs, et le nouveau milieu n’a pas encore décidé pour qui nous tenir.
En entrant dans un collectif, il est utile de penser aux premières répétitions :
- quels engagements vous acceptez ;
- quels comportements vous tolérez ;
- pour quoi on s’adresse à vous ;
- ce que vous faites particulièrement bien ;
- comment vous réagissez à un franchissement de limite.
La réputation se met à fonctionner une fois les observations accumulées. Elle peut protéger, ouvrir des portes et réduire la nécessité de prouver sa compétence à chaque fois.
Vivre exclusivement de son capital réputationnel reste dangereux. La mouffette peut effectivement se retrouver un jour sans odeur, et l’ours avec un rhume.
Le rôle s’attribue plus vite qu’on ne le croit. Celui qui, la première semaine, a dépanné un collègue sur un tableur récupère six mois plus tard tous les tableurs du service, et s’entend dire deux ans après, en entretien annuel, qu’il est « technique, pas très humain ». Personne n’a pris cette décision : on s’est simplement adressé à lui toujours pour la même chose, et il n’a pas refusé. À l’entretien annuel, cela sonne comme la description d’un caractère, alors que cela décrit un historique de sollicitations et pas une seule de ses décisions.
C’est pourquoi les premières semaines dans un nouveau poste valent plus cher que les mois suivants : on y installe à bas prix ce qu’il faudra ensuite des années à démentir. Refuser la troisième fois est nettement plus difficile que la première.