Amour

Le compromis : vertu ou piège ?

Le compromis, c’est l’art de partager un gâteau de telle sorte que chacun soit convaincu d’avoir eu le meilleur morceau.

— Ludwig Erhard

« Dans un bon mariage, chacun fait un pas vers l’autre » — voilà une de ces phrases qui sonnent si raisonnables qu’elles ne laissent presque aucune place à la discussion. Elle est prononcée par les parents, les thérapeutes de couple, les amis après le divorce d’un tiers, et parfois par des gens dont la propre relation ressemble depuis longtemps à une trêve soigneusement entretenue. Cette phrase a une simplicité séduisante : si deux personnes veulent vivre ensemble, chacune doit se pousser un peu. L’un aime la montagne, l’autre la mer — on choisit un lac ; l’un veut du silence, l’autre des invités — on s’entend sur un samedi sur deux ; l’un a l’habitude de dépenser, l’autre d’épargner — on trouve un budget qui comporte à la fois une réserve et de l’argent pour les bêtises humaines. La civilisation fonctionne ainsi : les parlements, les contrats, les assemblées de copropriété et les dîners de famille tiennent parce que les gens n’obtiennent pas tout ce qu’ils veulent, mais assez pour ne pas quitter la table.

On prend souvent le compromis pour un remède universel. Si la relation fait mal, c’est que quelqu’un ne sait pas céder ; si la même dispute revient, c’est que les deux sont trop têtus ; si l’union s’est défaite, c’est qu’on n’a pas trouvé le juste milieu. Une personne réellement incapable de céder sur quoi que ce soit est peu apte à une longue vie commune. Avec elle, impossible de partager une maison, un calendrier, de l’argent, des enfants, des parents vieillissants, des vacances et un réfrigérateur. Mais la belle idée a une face sombre, qu’on remarque tard : certaines relations sont détruites par une concession unilatérale trop longue et trop profonde.

Le compromis est d’abord devenu une vertu politique, et seulement ensuite une vertu familiale. Il permettait à des gens en désaccord de rester à l’intérieur d’un même ordre. Cela n’exigeait ni amour, ni valeurs communes, ni compréhension mutuelle parfaite ; cela exigeait de reconnaître qu’on ne peut pas simplement effacer la partie adverse et que l’effondrement du système commun coûterait plus cher qu’une concession désagréable. Dans un couple, il se passe quelque chose de semblable, à ceci près que les enjeux se cachent derrière des mots plus doux. Les gens répartissent des ressources limitées : le temps, l’argent, l’attention, l’énergie sexuelle, la liberté, le travail domestique, le droit au silence et le droit à un avenir personnel. Si l’un obtient une soirée pour travailler, l’autre obtient peut-être, ce soir-là, les enfants, la vaisselle et la fatigue. Le compromis est rarement un beau geste entre deux désirs ; le plus souvent, c’est une manière de répartir des pertes réelles pour que le projet commun garde encore un sens.

L’économie aide à voir ce que la morale ordinaire recouvre souvent : les concessions n’ont pas le même prix. Vues de l’extérieur, deux décisions peuvent paraître symétriques et coûter, à l’intérieur, des choses radicalement différentes à chacun. Si l’un adore voyager et que l’autre y est indifférent, deux voyages par an pour faire plaisir au partenaire sont une concession légère. Renoncer totalement aux voyages, pour le premier, revient déjà à perdre une part de sa façon de se sentir vivant. Une personne fréquente sans peine les soirées bruyantes et récupère en une nuit ; une autre, après une telle soirée, ressemble deux jours durant à un appareil déchargé. Le nombre de concessions ne mesure pas la justice. L’un a renoncé à un restaurant, l’autre à la ville où il avait son travail et ses amis ; formellement, tous deux « ont fait un pas vers l’autre », en réalité ils ont payé dans des monnaies de valeurs différentes.

Le gâteau n’est pas toujours de taille fixe

Le mot « compromis » dessine d’habitude un axe unique. L’un veut vingt degrés, l’autre vingt-quatre — on met vingt-deux. Mais la plupart des négociations conjugales ont plusieurs dimensions. Pour l’un, le lieu des vacances compte davantage ; pour l’autre, leur durée ; l’un tient au montant des dépenses, l’autre à la possibilité de ne pas planifier chaque détail ; l’un a besoin d’une soirée de silence, l’autre d’un temps de conversation garanti. À couper chaque dimension en deux, on peut obtenir un accord qui est pire pour les deux qu’un échange de priorités.

En théorie de la négociation, l’ensemble des solutions où l’on ne peut améliorer la situation de l’un sans dégrader celle de l’autre forme la frontière des accords efficaces. Les parties l’atteignent rarement. Elles supposent que les intérêts sont en miroir : tout ce qui est bon pour vous doit être mauvais pour moi. C’est l’erreur du gâteau de taille fixe. Dans les expériences de Leigh Thompson et Reid Hastie, les négociateurs surestimaient systématiquement le conflit d’intérêts et passaient à côté des priorités compatibles. Ceux qui comprenaient le plus tôt ce qui importait réellement à l’autre partie obtenaient le meilleur résultat global.

Imaginons une dispute au sujet des vacances. L’un veut la mer pour l’eau chaude et se contente d’un logement rudimentaire. L’autre déteste la chaleur, mais tient à un bon hôtel et accepte de partir moins longtemps. Le juste milieu — deux semaines dans un hôtel moyen sous une température moyenne — risque de ne satisfaire personne. L’échange — une semaine dans un bon hôtel au bord d’une mer fraîche, avec une piscine chauffée à part — peut rapprocher chacun de l’essentiel. La solution est apparue après avoir décomposé les slogans en variables ; aucune complaisance supplémentaire n’a été nécessaire.

Un tel échange s’appelle le logrolling : une partie cède sur un point qui lui coûte peu et obtient une concession sur un point qui lui coûte cher. Le mot vient de la politique, où les législateurs échangent leur soutien à différents projets ; dans une famille, il n’y a pas de projets de loi, mais la logique est la même. Elle ne fonctionne que si les priorités diffèrent réellement et que les participants ne les dissimulent pas pour les besoins d’un théâtre de négociation.

Le modèle économique évacue la mise en scène morale et énumère les solutions disponibles avec le prix de chacune pour les deux participants. Parfois, on trouve alors un gain sans sacrifice supplémentaire. Parfois, on voit que la frontière est déjà atteinte et que toute amélioration de l’un est réellement payée par l’autre ; c’est là que commence le vrai compromis.

Les conflits sans juste milieu

Certains conflits n’ont pas de moyenne arithmétique. L’argent et le temps sont souvent divisibles, l’espace admet des arrangements intermédiaires. On ne peut pas faire un enfant à moitié, ni respecter la monogamie en moyenne, ni à la fois déménager une famille et la laisser sur place. Quand les fondements sont incompatibles, la recherche d’un juste milieu ne fait que masquer le fait que l’un des objectifs sera rejeté en entier.

L’état amoureux masque particulièrement bien les conflits indivisibles. Au début, on croit avoir beaucoup de temps, de souplesse et de capacité à devenir quelqu’un d’autre. « L’essentiel, c’est qu’on soit ensemble » signifie parfois que la comptabilité est provisoirement débranchée. À ce moment-là, il est facile de promettre un déménagement, des enfants, l’absence d’enfants, la monogamie, la non-monogamie, la vie près des parents du partenaire ou le renoncement à une carrière. L’amour naissant consent une avance émotionnelle, mais la dette est remboursée par une personne ordinaire — qui travaille, vieillit, se fatigue, avec le même système nerveux et les mêmes besoins profonds qu’avant.

Quelques années plus tard, un compromis conclu en état de richesse peut se révéler être une créance. La personne a l’air d’avoir consenti d’elle-même, et il lui est donc plus difficile de se plaindre. Mais un consentement donné par peur de perdre l’amour, ou dans l’espoir de se refaçonner plus tard, ne tient pas toujours la distance. Il se transforme en reproche latent : j’ai renoncé à quelque chose d’important, et tu es maintenant tenu de donner un sens à ce renoncement. L’un se souvient de l’accord, l’autre de l’amputation. Les séries de petites concessions sont particulièrement destructrices : une occasion professionnelle manquée, puis une deuxième ; un rendez-vous annulé avec des amis, puis l’habitude de ne plus sortir ; un ajustement à l’emploi du temps de l’autre, puis une vie dans laquelle son propre emploi du temps a disparu.

Le prix de la concession

Un bon compromis se reconnaît à ceci : le prix est nommé et pris en compte. Une méta-analyse portant sur des dizaines d’échantillons montre que le sacrifice consenti pour le partenaire n’a pas un effet unique et constant : en moyenne, il peut soutenir la qualité de la relation, mais le coût personnel et le bénéfice pour le couple dépendent du contexte, de la réciprocité et de la façon dont la personne vit son propre choix. Les recherches sur la motivation précisent le point de bascule : une concession faite pour se rapprocher du partenaire et d’un but commun est associée à des conséquences plus favorables qu’une concession faite pour éviter un conflit, une culpabilité ou une menace de rupture. Un même acte, vu de l’extérieur, peut être une contribution volontaire ou un impôt caché.

On peut dire : « Ce déménagement m’est pénible, donc j’ai besoin de temps, de soutien et du droit de ne pas faire semblant d’être heureux dès le premier mois. » Le mauvais compromis exige de céder et de dissimuler le coût de la concession, pour ne pas abîmer le tableau de l’harmonie familiale. Les coûts non comptabilisés ne disparaissent pas ; ils reviennent sous forme d’irritation, de sarcasme, de froideur, ou de cette phrase soudaine — « je n’en peux plus » — qui, pour l’autre, tombe comme un coup venu de nulle part.

Refuser le compromis peut évidemment relever, aussi, de l’égoïsme. Toute « fidélité à soi-même » ne protège pas une valeur profonde ; parfois, sous ce nom, on protège l’habitude de ne pas laver sa tasse, la liberté de ne pas coordonner ses projets ou un espace personnel dans lequel il est commode de disparaître du travail commun. Il est plus utile d’établir ce que la personne protège et ce qu’elle donne que de discuter de la complaisance en général. Un bon compromis exige de la précision : l’objet du conflit est-il divisible, quel en est le prix pour chaque partie, ce prix est-il temporaire ou permanent, y a-t-il une compensation et une procédure de révision, l’un ne paie-t-il pas encore et encore pendant que l’autre trouve l’ordre en place tout naturel.

Sans concessions, pas d’intimité durable : deux vies adultes ne se replient pas en une seule sans pertes ni réglages mutuels. Le danger est ailleurs — appeler compromis une situation où une personne disparaît peu à peu, ou chercher un juste milieu là où le problème n’en a pas. Le compromis est utile tant qu’il maintient les deux participants à l’intérieur de l’union. Quand il ne maintient plus que l’union et commence à effacer les gens, ce n’est plus une vertu, mais une forme lente de sortie de soi.

Sources principales

Righetti, F., Sakaluk, J. K., Faure, R., & Impett, E. A. (2020). The link between sacrifice and relational and personal well-being: A meta-analysis. Psychological Bulletin, 146(10), 900–921. La méta-analyse portait sur 82 jeux de données, plus de 32 000 participants, et évaluait séparément les conséquences pour celui qui se sacrifie et pour son partenaire.

Impett, E. A., Gable, S. L., & Peplau, L. A. (2005). Giving up and giving in: The costs and benefits of daily sacrifice in intimate relationships. Journal of Personality and Social Psychology, 89(3), 327–344; Righetti, F., Visserman, M. L., & Impett, E. A. (2022). Sacrifices: Costly prosocial behaviors in romantic relationships. Current Opinion in Psychology, 44, 74–79.

Thompson, L., & Hastie, R. (1990). Social perception in negotiation. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 47(1), 98–123.