Ne pas devenir une meute
La morale scolaire, comme celle des adultes, présente d’ordinaire le harcèlement comme un conflit entre un agresseur et une victime. En réalité, il lui faut presque toujours un public qui rit, se tait ou estime qu’il ne décide de rien.
Solomon Asch plaçait ses sujets devant une tâche presque risible : choisir la ligne de même longueur que le modèle. Plusieurs participants avant eux — des complices de l’expérimentateur — annonçaient avec assurance la mauvaise réponse. Une partie des sujets se ralliait à l’erreur évidente au moins une fois.
On raconte souvent cette expérience comme une preuve du manque de volonté humaine. Asch lui-même voyait un tableau plus complexe : beaucoup gardaient leur indépendance, certains doutaient de leur propre vue, et la présence ne serait-ce que d’un seul dissident changeait radicalement la situation. Pour briser l’unanimité, il faut parfois au groupe non pas un héros, mais une deuxième voix.
La plupart des participants ne se tiennent pas pour cruels. Ils rient parce que les autres rient, transmettent la blague pour ne pas être les suivants, ou font la leçon à quelqu’un que le groupe a déjà désigné comme coupable.
Les bonnes causes servent commodément à l’agression, elles aussi. On peut humilier quelqu’un pour ses vêtements, sa nourriture, ses habitudes écologiques, ses positions politiques ou des mots insuffisamment corrects. Le motif moral donne à l’attaque l’agréable sensation d’un travail d’utilité publique.
Avant de faire une remarque, il est utile de se demander :
- si je veux changer un comportement ou punir une personne ;
- s’il a réellement la possibilité de corriger la situation ;
- si je parle en privé ou si je joue devant un public ;
- si l’ampleur de la réaction correspond à l’acte ;
- si je ferais la même chose sans spectateurs.
Défendre le plus faible ne se justifie pas parce qu’il servira un jour dans la guerre contre le plus fort. Il suffit que l’attaque ait été rendue possible par son isolement.
Une classe est un groupe assemblé au hasard. Rien n’oblige à y trouver des gens proches par les valeurs. L’échec en popularité scolaire dit peu de la capacité future à être ami, à travailler et à aimer.
Mais un groupe formé au hasard fournit une riche matière d’observation : qui soutient le faible, qui ne devient courageux que devant un public, qui sait s’excuser, qui répète l’avis du meneur et qui garde sa dignité sans afficher de supériorité.
Observer est utile. Transformer ses camarades de classe en animaux de laboratoire, non. Eux aussi nous étudient.
La deuxième voix coûte plusieurs fois moins cher que la première, et cela se voit à n’importe quelle réunion. Tant que tout le monde se tait, contredire le chef, c’est sortir du rang tout seul. Il suffit qu’une personne dise que le délai est irréaliste pour découvrir qu’ils étaient quatre à le penser, chacun attendant simplement que quelqu’un commence. Le rôle du premier n’échoit d’ailleurs ni au plus intelligent ni au plus courageux, mais à celui qui a le moins à perdre : celui qui a déjà trouvé un autre poste, ou celui qu’on ne promouvra pas de toute façon.
Il n’en découle pas un appel à être le premier, mais une observation plus modeste : le silence est lu par le groupe comme un accord, quoi que pense celui qui se tait. Le public n’est pas une position neutre, c’est un rôle dont les obligations s’exécutent par défaut.