L’incendie lent
Un changement progressif est difficile à remarquer.
Nous nous habituons vite à une odeur, à un bruit, à des dépenses qui montent, à une relation qui se dégrade et à une fatigue quotidienne. Chaque pas isolé est trop petit pour déclencher l’alarme. Seule la distance parcourue devient notable.
Il en va de même pour le progrès. Séance après séance, presque rien ne change. Puis un geste ancien se révèle soudain facile. On ne remarque pas ses propres progrès et on décide qu’on a toujours su faire exactement comme ça.
C’est pourquoi les processus lents exigent des repères extérieurs :
- un relevé des dépenses ;
- des mesures chiffrées ;
- des photos ;
- un carnet d’entraînement ;
- une conversation régulière ;
- une comparaison avec l’état de départ ;
- des limites fixées d’avance.
Il ne faut pas tout mesurer. Le chiffre chasse facilement l’objectif. On peut améliorer le nombre de pages lues et comprendre de moins en moins les livres.
Un bon indicateur aide à repérer la direction avant que le changement devienne irréversible.
Les seuils sont particulièrement utiles :
Si les dépenses dépassent cette somme, je revois le budget.
Si le symptôme persiste tant de temps, je vais chez le médecin.
Si la charge augmente pour le troisième mois, je discute de mes attributions.
Si l’action ne donne rien passé le délai fixé, je change de méthode.
L’eau ne chauffe pas progressivement que sous la grenouille. D’ordinaire sous l’homme aussi. La différence, c’est que l’homme est capable de poser un thermomètre.
Les abonnements en sont l’exemple le plus pur. Chacun coûte, isolément, moins qu’un déjeuner, donc aucun ne réclame de décision. Deux ans plus tard il y en a onze, quatre n’ont jamais servi, et la somme annuelle vaut des vacances. De l’intérieur du processus, c’est invisible : aucun mois n’a rien changé. Cela ne se voit qu’en comparant avec le point de départ. Idem pour la charge de travail : chaque demande de rester un peu plus tard paraît raisonnable, et ce n’est qu’au printemps qu’on découvre que les soirées se sont terminées dès l’automne.
C’est pourquoi les seuils se fixent d’avance et en chiffres. La formule « si ça devient vraiment grave, je prendrai des mesures » ne fonctionne pas : le « vraiment grave » déménage avec la personne et se retrouve toujours un peu plus loin que l’endroit où elle se tient.