Posséder ce qu’on peut perdre
Tout objet finira un jour perdu, cassé, vendu, volé ou jeté. Parfois il survit simplement à son propriétaire et devient le problème de ses héritiers.
Daniel Kahneman, Jack Knetsch et Richard Thaler distribuaient des mugs à une partie des participants, puis leur proposaient d’acheter ou de vendre. Les propriétaires exigeaient d’ordinaire davantage pour s’en séparer que les participants sans mug n’étaient prêts à payer pour en acquérir un. C’est ainsi qu’a été montré expérimentalement l’effet de dotation : un objet change de prix du seul fait qu’il est passé de notre côté de la frontière.
L’effet ne signifie pas que tout attachement est irrationnel. Le propriétaire peut avoir acquis de l’information, une habitude et des coûts de remplacement. Mais il explique bien les armoires où un objet garde pendant dix ans une valeur particulière exclusivement le jour où l’on envisage de s’en séparer.
Avant un achat coûteux, il est utile d’évaluer non seulement le plaisir de posséder, mais aussi l’inquiétude qui l’entoure.
Si l’objet exige :
- une peur constante ;
- une protection compliquée ;
- des restrictions dans la vie ordinaire ;
- une vérification continue ;
- une assurance disproportionnée,
alors on n’a peut-être pas acheté un objet, mais un nouveau poste.
Cela ne veut pas dire qu’une perte matérielle ne mérite pas d’émotion. Perdre une relique de famille, une maison ou l’outil auquel une vie est liée peut être lourd. Interdire le chagrin ne fait qu’ajouter à la perte un examen de maturité philosophique.
Mais il est utile de se représenter d’avance la perte possible.
On peut :
- assurer ;
- faire une copie ;
- ranger plus sûrement ;
- ne pas emporter l’objet dans un endroit risqué ;
- choisir une variante moins voyante ;
- renoncer à l’achat ;
- accepter le risque en connaissance de cause.
La valeur d’un objet n’est pas tenue de rester inférieure à notre capacité de le perdre sans trembler. Mais si la possession apporte moins de joie que la perte potentielle n’apporte d’angoisse, le bilan est douteux.
Certaines choses se contemplent mieux au musée. Là, quelqu’un d’autre les garde et ne vous demande pas d’essuyer la poussière.
Le signe qu’un objet est devenu un poste, c’est qu’il cesse de servir à ce pour quoi il est fait. Un bon couteau avec lequel on ne coupe qu’en présence d’invités. Un vélo qu’on ne laisse pas devant le magasin. Une montre qu’on ne met pas en voyage. Un service qui reste vingt ans derrière une vitre. La fonction n’est plus assurée, mais les frais de garde et d’inquiétude continuent de courir. Formellement, il y a un bien. Pratiquement, on possède l’obligation de ne rien abîmer.
Le test est simple : si un remplacement soigné coûte moins cher que les nerfs, la question n’est pas tranchée en faveur de l’original. Un objet dont on se sert tranquillement rapporte en général plus qu’un objet plus précieux dont on a peur de se servir.