Le « nous » dangereux
L’humain a besoin d’appartenance.
La famille, la ville, la langue, le métier, le club et le pays donnent des liens, des traditions et la capacité d’agir ensemble. Sans « nous », il serait difficile de construire quoi que ce soit de plus grand qu’un auvent.
Mais tout « nous » trace une frontière.
Parfois elle est inoffensive : les supporters se réjouissent de la victoire de leur équipe. Parfois elle transforme l’échec d’autrui en plaisir, et la vie d’autrui en prix acceptable pour son propre symbole.
Signes dangereux d’une identité de groupe :
- le succès du groupe est compté comme un mérite personnel ;
- la critique est perçue comme une trahison ;
- un acte est jugé selon l’appartenance de celui qui l’a commis ;
- ce qui est permis aux « nôtres » est condamné chez les « autres » ;
- on propose à quelqu’un un sacrifice que les organisateurs eux-mêmes ne consentent pas ;
- le groupe exige une part toujours plus grande de la personne.
L’appartenance n’est pas nécessairement une manipulation. Un pays peut être « le nôtre » non parce que nous le possédons, mais parce que nous participons à sa langue, à ses lois, à sa mémoire et à son avenir. Une entreprise peut être « la nôtre » pour des salariés qui y investissent des années, même si les actions appartiennent à d’autres.
Le mot dit non seulement la propriété, mais aussi le lien.
L’enjeu n’est donc pas d’interdire le pronom. Il est plus utile de demander :
Qu’est-ce qui nous unit, exactement ?
Quelles obligations en découlent ?
Qui décide au nom du groupe ?
Qui en tire profit ?
Qui en porte les sacrifices ?
Puis-je critiquer les miens tout en restant des leurs ?
Un « nous » sain admet le désaccord interne. Un groupe qui exige de renoncer à la faculté de juger ne veut pas de la solidarité, il veut louer votre conscience.
Il est commode de tester le pronom d’après la direction du sacrifice. « On va tous mettre un coup de collier » sonne pareil chez le salarié et chez le propriétaire, mais ne signifie pas la même chose : l’un investit ses samedis, l’autre une espérance. Ce n’est pas forcément une tromperie, tant que les deux parts sont nommées à voix haute et que les deux côtés savent ce qu’ils obtiendront en cas de succès. Une seule question suffit à vérifier : qu’arrivera-t-il à chacun de ceux qui parlent si le coup de collier ne suffit pas.
Ce qui inquiète n’est pas le « nous » lui-même, mais l’asymétrie qu’il recouvre. Là où le bénéfice est déclaré commun et où les coûts restent, on ne sait pourquoi, personnels, le pronom ne remplit pas une fonction unificatrice mais une fonction comptable.