Consommer et créer
La culture de la réalisation de soi regarde parfois le spectateur et le lecteur comme des consommateurs passifs de la vie d’autrui. Or un film, un jeu et un livre donnent une expérience réelle ; le problème commence seulement quand la consommation évince toute action propre.
Il reste que la consommation permanente laisse effectivement peu de place à l’action propre.
Regarder du sport est plus simple que s’entraîner. Regarder des gens rénover une maison est plus agréable que la rénovation. On peut lire sur l’écriture bien plus longtemps qu’on n’écrit.
Il vaut la peine de franchir la frontière de temps en temps :
- ne pas seulement écouter de la musique, mais en jouer ;
- ne pas seulement regarder des photos, mais en prendre ;
- ne pas seulement lire des recettes, mais cuisiner ;
- ne pas seulement discuter d’idées, mais en tester une ;
- ne pas seulement jouer, mais inventer son propre système.
Créer donne un autre type d’attention. On se met à remarquer des choix qui paraissaient naturels auparavant. Après avoir essayé d’écrire une scène, on lit les dialogues autrement. Après avoir parlé en public soi-même, le travail d’un bon orateur devient plus visible.
Tout consommateur n’est pas tenu de devenir auteur. L’art a de la valeur même sans production domestique d’œuvres concurrentes.
Cela dit, créer rend à chacun le droit de ne pas seulement choisir dans un menu tout fait, mais aussi d’entrer parfois en cuisine.
L’IA générative a rendu la première version presque gratuite. Un texte, une image, une mélodie ou un programme peuvent apparaître avant qu’on ait eu le temps d’apprendre quoi que ce soit.
D’où l’importance particulière, aujourd’hui, de distinguer : générer un matériau, choisir parmi des variantes, corriger, comprendre la structure du résultat et en assumer la responsabilité. Toutes ces actions peuvent relever de la création, mais elles ne se valent pas.
Créer ne commence pas par la fabrication manuelle obligatoire de chaque détail. Cela commence là où l’on est capable d’expliquer un choix, de rejeter une mauvaise variante et de répondre de la forme finale.
La différence d’échelle se découvre au premier essai. Celui qui a vu cent vidéos de bricolage connaît l’ordre des opérations et se persuade que carreler une salle de bains est un travail de week-end. Le premier mètre carré prend le samedi entier, et l’on découvre que les vidéos ne montraient ni l’heure de préparation du mur, ni le gâchage, ni le nettoyage, parce que c’est ennuyeux à filmer. Après quoi les mêmes vidéos se regardent autrement : on voit où c’est monté, où ce n’est pas la première fois, et où l’auteur tait ce qu’il n’a pas fait lui-même.
Une seule expérience personnelle change le rapport à toute une catégorie de contenus. Ensuite, on ne peut plus voir le travail d’autrui comme de la magie. Le plaisir diminue un peu, et les jugements gagnent en précision.