Amour

À quoi sert le mariage ?

En russe, le mariage est le seul mot qui désigne aussi une malfaçon.

— Ironie populaire

Quand le mariage réunissait des champs, des dettes et des clans, la question de la compatibilité se réglait plus simplement. On demandait aux jeunes de ne pas gêner la comptabilité. Dans les sociétés contemporaines, le mariage se raconte souvent comme la reconnaissance de l’amour. Le droit de la famille, selon les juridictions, y voit un tout autre jeu d’objets : les biens, la succession, les décisions médicales, la parentalité, les impôts, la pension après la rupture et les modalités de sortie. Les deux descriptions sont exactes. La portée symbolique masque le dispositif de l’institution dès qu’on la prend pour une description complète. La question n’est donc pas de savoir si un tampon peut créer de l’amour, mais quels risques restent sans lui à la charge d’une promesse privée, et quels risques nouveaux la protection elle-même engendre.

Un contrat sur un avenir inconnu

Un contrat ordinaire énumère ce que chaque partie doit faire. Dans une longue vie commune, il est impossible de tout décrire à l’avance : personne ne sait qui tombera malade, perdra son emploi, s’occupera d’un enfant, déménagera ou recevra un héritage. En économie, de tels accords sont analysés comme des contrats incomplets : ils n’énumèrent pas toutes les actions futures, ils répartissent des droits et des procédures pour l’imprévu. La théorie a été conçue avant tout pour les entreprises, la propriété et le contrôle ; elle se transpose au mariage comme cadre d’analyse, pas comme identité littérale. Dans les juridictions où le mariage régit la propriété, la succession, la parentalité et la sortie, l’institution accomplit effectivement une partie de ce travail. Elle ne dit pas qui fait la vaisselle le mardi, mais elle pose les règles selon lesquelles le droit traitera les biens, les obligations parentales et les responsabilités en cas de rupture de l’accord.

Cela réduit les coûts de transaction. Le couple n’a pas besoin de signer un contrat séparé avant chaque achat commun et chaque année passée à s’occuper d’un enfant. Ce paquet s’applique par défaut.

Un investissement de long terme est vulnérable. Un partenaire peut réduire son travail pour les enfants, en comptant sur le revenu commun à venir. Si l’autre peut partir juste après l’investissement, la promesse « on partagera tout » n’est pas assez convaincante. L’institution juridique rend certaines promesses plus crédibles, parce que leur violation entraîne des conséquences extérieures. La communauté de biens, la pension après la rupture et les droits successoraux — là où ils sont prévus — ne garantissent pas la justice, mais ils modifient le prix d’une sortie opportuniste. Le mariage peut être utile même à un couple qui se fait entièrement confiance. Il assure contre la mauvaise foi, contre le changement des circonstances, de la mémoire et du pouvoir.

On ne prend pas une assurance parce qu’on attend l’incendie. On la prend parce que l’incendie coûte cher.

Les droits résiduels sur l’imprévu

Un contrat incomplet ne se contente pas d’omettre des détails. Il laisse à quelqu’un le droit de décider quoi faire quand survient un événement absent du texte. Dans la théorie de la firme, ces droits résiduels sont rattachés à la propriété et au contrôle : le propriétaire d’un actif a le dernier mot dans une situation non prévue. Dans l’analogie familiale, l’objet du contrôle n’est pas les personnes mais les décisions et les ressources : l’appartement et le compte, le lieu de résidence, les décisions sur le domicile de l’enfant et les contacts avec lui dans les limites fixées par la loi, la trajectoire professionnelle, le cercle de relations et le temps investi dans les soins.

Imaginons un déménagement pour la carrière d’un des deux. Avant la décision, tous deux peuvent promettre que les gains seront communs. Après le déménagement, l’un obtient une promotion et un nouveau milieu professionnel, l’autre la perte de son emploi et la dépendance à une promesse future. Le projet commun a pu augmenter le revenu total et modifier en même temps la répartition du contrôle. Si les règles de propriété et de sortie ne compensent pas l’investissement du second, une personne rationnelle sera d’avance moins disposée à investir — ou bien elle investira et se retrouvera vulnérable.

Ainsi naît le problème du sous-investissement. Le couple pourrait tirer davantage de la spécialisation, d’un déménagement ou de la garde d’un enfant, mais l’un des participants craint qu’après un pas irréversible les conditions ne soient renégociées. L’amour réduit cette crainte quand la confiance est fondée, mais il ne supprime pas la possibilité même d’un changement de circonstances. La protection juridique rend une partie du gain futur transférable à travers le conflit, et peut donc soutenir un investissement qui serait autrement trop risqué.

Il n’est pas nécessaire pour cela de tenir les conjoints pour des escrocs en puissance. Un contrat incomplet existe même entre gens de bonne foi : ils peuvent tomber malades, changer d’avis, hériter d’obligations inattendues ou se souvenir différemment d’une vieille promesse. La règle par défaut sert contre la trahison et contre la divergence des versions du passé.

Le mariage répartit des droits résiduels, pas une quantité de romanesque. Avant les gros investissements, il faut déterminer à qui appartient le capital accumulé, comment est compensé le travail domestique qui n’apparaît sur aucune fiche de paie, et comment se prennent les décisions sur les enfants et le logement en cas de conflit. L’institution répond à ces questions parfois grossièrement, mais l’absence de réponse explicite laisse la décision à celui qui détient le plus de pouvoir de fait.

La même serrure retient le mauvais

Le mécanisme qui protège les investissements crée un verrouillage. Plus la sortie est coûteuse, plus il est sûr de faire des investissements longs — et plus il est difficile de quitter une union destructrice. L’histoire du mariage montre les deux faces. L’interdiction du divorce ou son inaccessibilité de fait, la dépendance économique et le risque de perdre le contact avec les enfants retenaient les familles très efficacement. Un faible taux de divorce ne disait rien de la qualité des relations ; la porte était fermée de l’extérieur. Quand le divorce est devenu plus accessible, une partie des unions s’est défaite. On peut y lire la destruction d’une institution ou la mise au jour d’une demande de sortie jusque-là invisible. Ces données autorisent plusieurs récits moraux. Le mécanisme économique est plus simple : le prix de la rupture a baissé.

Le modèle ne fournit pas de prix de sortie optimal universel. Baisser ce prix peut affaiblir la protection des investissements spécifiques tout en facilitant la sortie d’une union nocive ; l’augmenter produit l’inverse. Le bon équilibre dépend des investissements que l’on protège, de qui porte le risque et de l’existence de moyens de compensation plus précis.

Le droit agit sur la famille bien avant le divorce. Il modifie l’arrière-plan des négociations quotidiennes. Les règles de partage des biens, la reconnaissance de la garde des enfants comme contribution et le régime de propriété des revenus des époux modifient à l’avance l’option extérieure de chacun. La plupart des couples ne citent pas d’articles de loi au petit-déjeuner, mais la possibilité de la rupture pèse déjà sur leurs positions.

Alessandra Voena a exploité les différences entre régimes américains de divorce unilatéral et de partage des biens. Dans les États à partage égal des biens, l’introduction du divorce unilatéral était associée à une épargne des ménages plus élevée et à un taux d’emploi plus faible des femmes mariées ; un modèle structurel a interprété cela comme une modification des incitations intertemporelles et de la répartition des ressources entre époux. Le résultat porte sur une combinaison de règles précise, pas sur « le divorce en général ».

Une telle étude ne fait pas de la loi la cause unique des comportements familiaux. Les États diffèrent, les gens choisissent leur lieu de vie, et les réformes juridiques arrivent avec des changements culturels. Mais elle indique la direction du mécanisme : les règles de sortie peuvent modifier les comportements à l’intérieur même d’un mariage en cours, bien avant un divorce éventuel.

Un fait gênant dérange le discours symbolique sur le mariage. Un même rite, sous des régimes de propriété différents, crée des incitations différentes. Et inversement, dans certaines juridictions, un couple non marié peut reproduire une partie des protections par des contrats et une propriété commune. Le nom de l’institution importe moins que le paquet de droits que les intéressés recevront réellement.

Les fonctions du mariage ont changé avec les techniques et le droit. Dans les sociétés agraires, le mariage organisait la terre, les héritiers et les alliances entre familles. Dans beaucoup de sociétés industrielles, il consacrait la spécialisation entre celui qui rapportait l’argent et celle qui tenait la maison et accomplissait le travail non rémunéré. La contraception a séparé la sexualité de la naissance des enfants. Dans les pays dotés d’un système de protection sociale développé, l’État a repris à son compte une partie de l’assurance vieillesse, maladie et veuvage. Les tests ADN ont changé le problème de l’établissement de la paternité. Le revenu propre des femmes a réduit la dépendance au mari. L’institution est restée, mais l’ensemble des fonctions qu’elle remplit a changé. Le débat sur le « mariage traditionnel » souffre en général d’une absence de date. L’union à vie sans divorce, le mariage d’amour, le partenariat économique entre égaux et le contrat entre familles sont des traditions différentes, parfois incompatibles.

La géographie ajoute ses écarts : les régimes matrimoniaux, la reconnaissance du concubinage, les pensions et les droits des parents varient sensiblement. Le mot « mariage » crée des risques différents selon les juridictions.

Le symbole et le paquet de règles

Un couple peut tenir à la cérémonie, à la reconnaissance publique et au sentiment d’engagement. Ces effets sont réels, même s’ils se mesurent plus difficilement. Le rite signale à la parenté et aux intéressés eux-mêmes que la décision a un horizon long. La publicité augmente le coût réputationnel d’un retrait. Mais le symbole ne remplace pas le contenu. Deux personnes peuvent croire également à l’amour et subir des conséquences différentes selon le régime de propriété, les revenus et les enfants. Plutôt qu’un débat général sur la nécessité du mariage, il est plus utile de déterminer quels risques et quels droits la forme d’union choisie crée dans une situation donnée. Pour un couple sans biens ni enfants, le paquet est d’une sorte. En cas de migration, d’arrêt de travail ou de patrimoine important, il en est d’une autre.

Le concubinage crée lui aussi un régime juridique et factuel, dont le contenu varie selon les juridictions. Une partie des règles découle de la loi et de la pratique établie, sans choix explicite des intéressés. L’absence de signature ne signifie pas l’absence de conséquences. Le mariage ne garantit pas l’amour et ne le détruit pas nécessairement. Il rend certaines promesses plus crédibles et la sortie plus coûteuse. Ce n’est ni une essence sacrée ni un tampon vide. C’est un paquet de règles pour un avenir que les parties ne savent pas encore décrire.

Sources principales

Coase, R. H. (1937). The nature of the firm. Economica, 4(16), 386–405; Becker, G. S. (1981/1991). A Treatise on the Family. Harvard University Press.

Henrich, J., Boyd, R., & Richerson, P. J. (2012). The puzzle of monogamous marriage. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 367(1589), 657–669.

Grossman, S. J., & Hart, O. D. (1986). The costs and benefits of ownership: A theory of vertical and lateral integration. Journal of Political Economy, 94(4), 691–719.

Lundberg, S., & Pollak, R. A. (1996). Bargaining and distribution in marriage. Journal of Economic Perspectives, 10(4), 139–158.

Voena, A. (2015). Yours, mine, and ours: Do divorce laws affect the intertemporal behavior of married couples? American Economic Review, 105(8), 2295–2332.

Hart, O., & Moore, J. (1990). Property rights and the nature of the firm. Journal of Political Economy, 98(6), 1119–1158.