La dette achète l’avenir
La dette permet d’utiliser aujourd’hui l’argent de demain.
Cela peut être raisonnable. Les études augmentent le revenu. Un équipement se met à rapporter. Un logement apporte de la stabilité. Un emprunt temporaire comble un décalage de trésorerie.
En même temps, la dette réduit la liberté future, que l’achat se soit avéré justifié ou non.
L’échéance doit être payée aussi après un licenciement, une maladie, un divorce ou un changement de goûts. La banque n’est pas tenue de partager votre déception envers la version précédente de votre vie.
D’où une dette à vérifier :
- ce que l’on acquiert ;
- si cela crée un revenu ou seulement une dépense ;
- à quel point l’échéance est soutenable ;
- s’il existe une réserve ;
- ce qui se passera en cas de baisse de revenu ;
- si l’actif est revendable ;
- quel est le coût total des intérêts et des frais ;
- quelles alternatives existent.
Interdire tout crédit est une position trop simple.
Un crédit immobilier peut être pire que la location si l’on surpaie, si l’on perd en mobilité et si l’on achète un logement inadapté par peur de « rester sans rien à soi ». Il peut être meilleur si les échéances sont soutenables, l’horizon long, le logement adapté et la propriété importante pour la sécurité.
Il ne faut pas comparer un loyer à une mensualité de crédit, mais des options complètes :
- les intérêts ;
- les impôts ;
- les travaux ;
- l’assurance ;
- la hausse ou la baisse de la valeur ;
- le coût du capital ;
- la mobilité ;
- le risque d’expulsion ;
- la valeur de la stabilité.
Le logement « à soi » comporte de l’émotion. L’émotion ne rend pas la décision irrationnelle. La stabilité, la possibilité de refaire l’espace et l’absence de dépendance envers un bailleur sont, elles aussi, des fonctions.
Il est déraisonnable d’acheter une maison au seul motif qu’un adulte serait censé posséder un bien immobilier. Il est tout aussi déraisonnable de tenir la location pour la forme suprême de la liberté quand on peut vous demander de partir dans deux mois.
La dette n’est pas un mal. C’est un contrat passé avec un revenu futur. Il faut le signer en gardant à l’esprit que la personne future peut avoir d’autres projets.
L’asymétrie d’un tel contrat est toujours la même : l’échéance est fixe, le revenu ne l’est pas. Un salaire peut augmenter, il peut aussi disparaître avec le service ; les conditions de l’emprunt, à ce moment-là, ne se renégocient pas. La soutenabilité se vérifie donc non pas sur le revenu actuel, mais sur le pire de ceux que l’on juge possibles : que reste-t-il si un seul des deux travaille, si la recherche prend trois mois, si des soins s’ajoutent. Si, dans ce scénario, l’échéance ne se couvre qu’en vendant ce que l’on a précisément acheté, il n’y a pas de marge de sécurité.
D’où une chose désagréable : une dette paraît confortable exactement à la période où on la contracte, parce qu’on la contracte au meilleur moment de sa vie. L’évaluation est faite par la personne au sommet, et le paiement sera assuré par la même personne en moyenne, et parfois au plus bas.