Leçons de vie

Le point fort

La culture du développement personnel ordonne souvent de commencer par ses faiblesses, comme si l’on était une liste de défauts en attente de réparation. Or nous aimons d’ordinaire ce que nous réussissons, et nous réussissons mieux ce que nous faisons volontiers.

K. Anders Ericsson et ses collègues ont étudié la formation des musiciens et proposé la notion de pratique délibérée : les séances s’organisent autour d’un point faible précis, exigent un effort et fournissent un retour immédiat. De ce travail, la culture de masse a plus tard fabriqué la commode règle des « dix mille heures », qui ne figurait pas dans l’article.

Le nombre d’heures ne garantit rien en soi. Répéter une erreur est aussi une pratique — on devient simplement un exécutant très constant de cette erreur. Un point fort se développe là où la pratique est assez difficile pour modifier le savoir-faire, et assez précise pour que l’on comprenne ce qui se modifie.

Cela fait des points forts un bon point de départ. Qui sait déjà écrire, calculer, dessiner, convaincre, remarquer les détails ou assembler des mécanismes peut bâtir plus vite le savoir-faire suivant par-dessus.

Un point fort peut cependant devenir un refuge.

Il est facile de ne faire que ce qui confirme la compétence et d’éviter les activités où il faudrait redevenir débutant. Le bon développeur repousse les prises de parole en public. L’orateur brillant évite les tableurs. Celui qui a l’habitude de comprendre vite la théorie ne veut pas passer par la pratique lente et maladroite.

Mieux vaut se servir de son point fort comme d’un levier, pas comme d’une clôture.

L’aisance à l’écrit peut aider à étudier les mathématiques à travers des explications détaillées. La pensée spatiale, à maîtriser l’anatomie ou la mécanique. Le sens du contact, à trouver des experts et à leur poser de bonnes questions.

Il n’est pas obligatoire de transformer chaque faiblesse en qualité. Le temps n’y suffira pas. Mais il vaut la peine de distinguer une vraie spécialisation d’un évitement soigneusement aménagé.

L’évitement aménagé a une allure honorable et reste donc longtemps invisible. Le chef de service, bon ingénieur autrefois, continue de réparer lui-même les endroits les plus difficiles. Il explique que c’est plus rapide ainsi, et c’est vrai : il boucle la tâche en une heure, quand l’expliquer au stagiaire en aurait pris trois. En un an, les heures économisées forment un service où les endroits difficiles ne sont toujours réparables que par une seule personne — la même, en plus fatiguée, et qui n’a plus le temps de faire le travail de chef. Chaque décision prise isolément était pourtant la bonne.

Un point fort ne cesse pas d’être fort parce qu’on se cache derrière. C’est sa fonction qui change : un levier soulève une charge, une clôture empêche d’entrer.