Des amitiés de profondeurs différentes
La culture de l’amitié aime employer un seul grand mot pour des relations très diverses, et exige ensuite de chaque copain une fidélité totale, une intimité et une disponibilité de sauveteur. Une personne agréable ne devient pas forcément un ami proche — et cela ne rend pas le lien faux.
Le sociologue Mark Granovetter a intitulé l’un de ses articles les plus célèbres « La force des liens faibles ». Les amis proches connaissent souvent les mêmes gens et les mêmes informations que nous. Des connaissances plus lointaines relient des cercles différents et apportent donc fréquemment des nouvelles sur un travail, des idées et des possibilités qui n’existaient pas à l’intérieur de la bande soudée.
Un lien faible ne remplace pas l’ami qu’on peut appeler en pleine nuit. Il remplit une autre fonction. La vie sociale est plus solide quand elle comporte à la fois des relations profondes et des passerelles légères vers d’autres mondes.
Il y a des connaissances liées à une passion commune, des collègues, des voisins, des compagnons de voyage et des gens qu’on peut appeler un jour difficile. Exiger de chacun la panoplie complète n’a aucun sens.
L’amitié se construit sur une réciprocité répétée : intérêt, temps, aide, confiance, plaisir d’être ensemble et capacité à encaisser les désaccords.
La réciprocité ne signifie pas une comptabilité exacte. L’un aide par des actes, l’autre sait écouter. Selon les périodes, l’équilibre se déplace.
Cela dit, une unilatéralité permanente mérite attention. Si c’est toujours le même qui appelle, organise, aide et s’adapte, peut-être les deux parties n’appellent-elles pas « relation » la même chose.
On ne peut pas corriger les gens pour les faire entrer dans le modèle d’amitié souhaité. On peut signaler le problème et voir si la personne est capable de changer un comportement précis.
Tout défaut n’appelle pas une rupture. Mieux vaut ne pas confier une chose importante à un copain peu fiable, mais il peut rester agréable d’aller au cinéma avec lui. Un ami qui ne sait pas consoler se révèle parfois excellent dans une difficulté pratique.
Une amitié mûre tient compte de la personne réelle, et non du poste auquel on l’a un jour nommée.
Avoir un ami proche est effectivement une grande chance. Mais tester l’amitié à la disposition à participer à un crime reste inutile. Un déménagement d’armoire suffit largement.
Le test d’unilatéralité se fait sans rancune et sans comptabilité : il suffit de cesser un temps d’être celui qui prend l’initiative. Ne pas appeler le premier, ne pas proposer de se voir, ne pas relancer. Parfois on découvre que la personne est occupée et sincèrement contente qu’on pense à elle, mais qu’elle ne commence jamais elle-même — c’est aussi une réponse, qui ne dit rien d’un mauvais ami mais quelque chose de la structure du lien. Parfois on ne découvre rien du tout : la relation s’arrête simplement, et l’on voit alors ce qui la tenait.
Mieux vaut ne pas transformer le résultat d’un tel test en verdict. Un lien qui existe tant qu’une seule personne l’entretient peut très bien rester agréable. Le seul tort serait de le compter comme réserve pour les jours difficiles.