Leçons de vie

L’idée et la réalité

La culture cynique déclare que toute grande idée est un paravent pour des intérêts ; la culture idéologique exige qu’on préfère l’idée à ses conséquences vivantes. Les deux approches dispensent de toute vérification l’image du monde à laquelle on tient.

Le plan d’un bâtiment est lui aussi immatériel. Mais sans lui, le béton prend des formes assez libres. Les droits de l’homme, la monnaie, les universités et les États existent grâce à des représentations collectives et produisent des conséquences tout à fait réelles.

Le problème n’est pas dans les idées, mais dans la manière de les manier.

Une idée devient dangereuse quand :

  • il lui est interdit de perdre face aux faits ;
  • l’humain n’a de valeur que comme matériau de sa réalisation ;
  • tout dommage est déclaré prix provisoire d’un grand objectif ;
  • le doute est tenu pour un défaut moral ;
  • ses partisans obtiennent le droit de faire ce qu’ils interdisent aux autres ;
  • l’échec s’explique toujours par une pureté d’exécution insuffisante.

Une grande idée simplifie un monde complexe. Elle indique qui est coupable, où aller et pourquoi ce sont précisément ses partisans qui se trouvent du bon côté de l’histoire.

C’est agréable. La vérification n’en est que plus nécessaire.

Il faut se demander :

  • quelle observation changerait mon avis ;
  • quelles conséquences se sont déjà produites ;
  • qui en paie le prix ;
  • existe-t-il un mécanisme de correction des erreurs ;
  • le système admet-il un renoncement ;
  • peut-on réaliser une partie du projet et en vérifier le résultat ;
  • qu’adviendra-t-il de ceux qui ne sont pas d’accord.

Les idées servent à choisir une direction. La réalité sert à corriger la trajectoire.

Le problème n’est pas qu’on cherche à rapprocher le monde d’une représentation du mieux. Presque toute la civilisation est née ainsi. Le problème commence quand le monde vivant est tenu de perdre face à une belle représentation à chaque divergence.

Il faut se méfier particulièrement de celui qui ne doute jamais, parle sans cesse de principes et découvre toujours que ses principes exigent des actes commodes de la part de son entourage.

Mais le cynique qui déclare mensongère toute idée tombe dans le même piège. Lui aussi a choisi une idée universelle et l’a dispensée de vérification.

Le signe d’une idée vivante, ce sont les conditions d’abandon décrites à l’avance. Une entreprise qui met en place un nouveau système de gestion peut écrire avant le lancement : si en un trimestre le temps de traitement d’une commande ne diminue pas, on revient à l’ancien. L’entreprise qui ne l’a pas écrit explique un an plus tard son échec par une formation insuffisante du personnel, puis par les résistances sur le terrain, puis par une mauvaise compréhension du projet. À ce stade, le système a déjà coûté de l’argent, et y renoncer coûterait son poste à quelqu’un ; on discute donc, bien entendu, d’autre chose que du système.

Formuler la condition d’abandon prend un paragraphe et s’écrit tant que personne n’a encore lié sa propre réputation au projet. Après le lancement, elle devient impossible pour des raisons qui n’ont plus rien à voir avec l’idée elle-même.