La liberté et le fauteuil moelleux
L’image romantique de la liberté exige d’abandonner la stabilité pour la route ouverte, et le bon sens ordinaire de s’accrocher au confort à tout prix. En réalité, le confort peut aussi bien élargir les possibilités que retenir.
Une maison chaude, un travail commode, un bon revenu et des services habituels cessent d’être ressentis comme des plaisirs distincts. Leur absence se remarque plus fortement que leur présence.
Cela rend le confort précieux, et non absurde. La civilisation est en grande partie faite de choses auxquelles les gens se sont habitués au point de les croire naturelles.
Le confort est pourtant capable de créer une dépendance.
On ne quitte pas un mauvais travail parce qu’on s’est habitué au revenu. On ne déménage pas parce qu’on a trop d’affaires. On n’exprime pas son désaccord parce qu’on craint de perdre un accès, un poste ou des invitations.
La liberté aussi a un prix : l’incertitude, un revenu moindre, la nécessité de décider soi-même, l’absence d’infrastructure toute prête et le risque de se tromper.
La formule « choisis toujours la liberté » est donc trop simple. Parfois on a besoin de stabilité, de soins, d’un logement ou de quelques années tranquilles. Le confort peut devenir la base d’une liberté future s’il permet de récupérer et d’accumuler des ressources.
Il est plus utile de demander :
Ce confort élargit-il mes possibilités ou me retient-il ?
Puis-je y renoncer ?
Quelles obligations crée-t-il ?
En combien de temps retrouverais-je mon autonomie après l’avoir perdu ?
Que me restera-t-il en propre si les conditions changent ?
Un bon confort réduit les difficultés inutiles et libère des forces.
Un mauvais exige toujours plus de soumission pour le droit de ne pas éprouver de désagrément.
La liberté ne ressemble pas nécessairement à un sac à dos et à une route ouverte. C’est parfois une réserve financière, un métier à soi, une pièce à part ou la possibilité de fermer une porte. Le fauteuil moelleux n’est pas un ennemi. Il est seulement souhaitable de savoir s’en lever.
Sources et lectures complémentaires
Kahneman, D., & Deaton, A. (2010). High income improves evaluation of life but not emotional well-being. Proceedings of the National Academy of Sciences, 107(38), 16489–16493. https://doi.org/10.1073/pnas.1011492107
Killingsworth, M. A., Kahneman, D., & Mellers, B. (2023). Income and emotional well-being: A conflict resolved. Proceedings of the National Academy of Sciences, 120(10), e2208661120. https://doi.org/10.1073/pnas.2208661120
Kahneman, D., Knetsch, J. L., & Thaler, R. H. (1990). Experimental tests of the endowment effect and the Coase theorem. Journal of Political Economy, 98(6), 1325–1348. https://doi.org/10.1086/261737
Brickman, P., Coates, D., & Janoff-Bulman, R. (1978). Lottery winners and accident victims: Is happiness relative? Journal of Personality and Social Psychology, 36(8), 917–927. https://doi.org/10.1037/0022-3514.36.8.917
Iyengar, S. S., & Lepper, M. R. (2000). When choice is demotivating: Can one desire too much of a good thing? Journal of Personality and Social Psychology, 79(6), 995–1006. https://doi.org/10.1037/0022-3514.79.6.995
Csikszentmihalyi, M. (1990). Flow: The psychology of optimal experience. Harper & Row.
Partie IX
Tout cela se mesure par un seul chiffre : combien de mois on peut vivre si le revenu s’arrête demain. Celui qui en a six parle à son employeur autrement que celui qui en a zéro — à poste égal et à salaire égal. Le second accepte les heures supplémentaires non parce qu’il a moins de caractère, mais parce que la phrase « alors nous nous séparerons » ne veut pas dire la même chose pour eux deux. La différence n’est pas dans le courage, mais dans la structure des dépenses.
D’où une conclusion peu romantique : la liberté s’accroît plus souvent par la réduction des obligations que par les décisions spectaculaires. Chaque nouvelle mensualité raccourcit un peu la liste des phrases qu’on peut se permettre de dire à voix haute.