Le devis de l’impossible
Le mot « impossible » cache souvent une contrainte plus précise.
Les psychologues Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross ont demandé à des gens d’estimer les délais de leurs propres travaux, dont l’achèvement d’un mémoire. Même lorsqu’on leur demandait une prévision réaliste, ils la construisaient majoritairement sur le scénario idéal : le déroulement du travail si rien d’important ne vient gêner. Leur propre expérience passée des retards était étonnamment peu mobilisée.
Ainsi est née la description expérimentale du « biais de planification ». Il ne signifie pas qu’il faille automatiquement multiplier tout délai par deux. Il est plus utile d’ajouter un regard extérieur : combien de temps ont pris des travaux comparables, quelles étapes dépendent d’autres personnes, et où se trouve dans le calendrier la place de la vie ordinaire, laquelle, pour une raison inconnue, surgit sans cesse.
Impossible maintenant. Impossible avec le budget disponible. Impossible seul. Impossible sans enfreindre la loi. Impossible en conservant toutes les autres conditions.
Une fois la précision faite, le travail apparaît.
On peut modifier : le délai, l’ampleur, la technologie, la composition de l’équipe, le lieu, le critère de résultat et l’ordre des étapes.
Toute impossibilité ne disparaît pas après une bonne planification. Les lois physiques, la santé, la liberté d’autrui et la limite des ressources existent indépendamment de l’optimisme.
Mais le devis est utile précisément parce qu’il sépare la vraie limite d’un paquet de souhaits incompatibles.
Parfois un projet n’est impossible que parce qu’il doit être rapide, bon marché, parfait et sans révision. Après avoir renoncé à un seul adjectif, il obtient soudain un calendrier.
« Impossible pour vendredi » veut dire des choses différentes une fois traduit en devis. Impossible tant que trois personnes s’en occupent en dehors de leur travail principal. Impossible si chaque étape passe par la validation de deux services. Impossible en entier, mais possible à moitié si le client accepte d’appeler la seconde moitié « deuxième version ». Tant que personne n’a écrit ces lignes, on ne discute pas du projet, mais de la fermeté de caractère des participants.
Le mot « impossible » a l’avantage de ne pas obliger à nommer un prix. Le devis, si : il force quelqu’un à renoncer à voix haute au délai, au périmètre ou à l’argent. C’est en général pour cela qu’on répugne tant à l’établir.