Le divorce comme droit de sortie
La principale cause des divorces, ce sont les mariages.
— Aphorisme ironique
On parle d’ordinaire du divorce comme d’une panne : il y avait un mariage, il devait durer, et quelque chose n’a pas tenu. Cette description contient une part de vrai, mais comme institution le divorce est plus complexe. C’est l’enregistrement d’une défaite et le droit de sortir d’une coopération devenue désavantageuse, dangereuse ou impossible. Toute union longue crée des actifs communs — un logement, des enfants, des crédits, des habitudes, des liens de parenté et des projets — et la sortie n’équivaut donc jamais à une simple disparition. Le régime juridique du divorce n’annule pas les obligations passées : il définit la manière de les clore. Historiquement, le divorce a souvent été interdit ou rendu accessible à une seule des parties. Vu de l’extérieur, cela ressemblait à une protection de la famille : si l’on peut sortir trop facilement, un partenaire peut partir après que l’autre a investi dans les enfants, la maison et une position de dépendance. Une sortie difficile protège le faible de l’abandon, mais protège du même coup le fort des conséquences de ses abus. Si partir est impossible, un mauvais mariage cesse d’être une union et devient un local fermé.
« Après tout ce que j’y ai mis, on ne peut pas partir comme ça. » La phrase paraît exprimer la fidélité. Parfois elle décrit une erreur d’arithmétique. Parfois, un coût de rupture bien réel. Ces deux cas se ressemblent tant que les dépenses passées ne sont pas séparées des dépenses futures.
Le billet est déjà acheté
Dans une expérience classique, les gens acceptaient plus souvent de poursuivre un projet désavantageux si de l’argent y avait déjà été engagé. Les dépenses passées influençaient la décision, alors qu’il était impossible de les récupérer. La logique économique exige de ne comparer que les options futures. Si continuer apporte dix unités de dommage et sortir cinq, les cent déjà dépensées ne changent pas le choix. Elles ont disparu dans les deux scénarios. Dans une relation, les éléments irrécupérables peuvent être des années, des efforts, un mariage, un déménagement et des tentatives de résoudre un conflit. Continuer ne les rend pas. Cela ajoute de nouvelles années à l’une des issues futures.
Mais le conseil « oubliez tout ce que vous avez investi » est trop grossier. Les investissements peuvent changer l’avenir.
Les investissements comme lien, non comme argument
Les enfants communs, les biens, les amis et les habitudes créent des bénéfices et des coûts réels à venir. Ce ne sont pas des coûts irrécupérables. Ils déterminent ce qui se passera après la rupture. Dix ans de mariage ne rendent pas en soi la onzième année raisonnable. Mais en dix ans a pu se former un système d’aide mutuelle que la personne va perdre. Des enfants ont pu naître, dont la prise en charge devra être reconfigurée. L’un des partenaires a pu perdre sa carrière, et la transition coûtera cher. Il faut débarrasser la décision d’une mauvaise façon d’utiliser l’histoire commune, non de cette histoire elle-même. Le passé compte dans la mesure où il a modifié les trajectoires futures.
La différence se voit sur deux affirmations voisines : « Je reste parce que j’ai déjà dépensé quinze ans » — coûts irrécupérables. « Je reste parce que sortir maintenant me laissera sans logement et exigera une organisation compliquée pour la garde de l’enfant » — coût futur de la transition. En pratique, les deux raisons se combinent souvent.
Dans le modèle d’investissement de Caryl Rusbult, l’engagement dans l’union se renforce avec la satisfaction, les investissements accumulés et la faiblesse des alternatives. Une longue histoire commune peut effectivement rendre l’union plus précieuse : apparaissent des enfants, des amis, des compétences de vie commune et une entraide. La même histoire est capable de retenir malgré une qualité présente médiocre, parce que la sortie détruit une partie des investissements spécifiques. Le passé pèse sur le prix de la décision, mais ne la détermine pas automatiquement.
Le droit de sortie ne change pas seulement le nombre de mariages terminés. L’introduction par étapes du divorce unilatéral dans les États américains a permis d’évaluer ces réformes sur des données de panel par État. Les auteurs y associaient une baisse de plusieurs indicateurs de détresse familiale, dont les suicides de femmes, les violences conjugales et les meurtres de conjoints. L’effet de long terme sur le taux global de divorce s’est révélé comparativement faible et largement temporaire. Le dispositif appuie une explication par la modification de l’alternative extérieure et des négociations à l’intérieur des unions maintenues, mais il n’observe pas ces négociations directement.
Parfois, la décision de reporter la rupture a de la valeur. Un couple peut suivre un traitement, attendre la fin de l’année scolaire de l’enfant, réunir de l’argent ou vérifier si le comportement change après un accord précis. L’attente devient une option : à un prix limité, la personne obtient de l’information supplémentaire et garde la possibilité de décider plus tard. L’option est utile si l’échéance et le critère sont définis. Un « on verra bien » sans conditions se transforme en prolongation infinie. Chaque nouvelle période crée de nouveaux investissements et rend la sortie suivante plus difficile. Une bonne période d’essai exige des critères observables : arrêt des mensonges, redistribution des tâches, début d’un traitement et possibilité de parler du conflit en sécurité. Le changement se vérifie au comportement, pas à l’intensité des promesses.
La fin de la période d’essai
L’attente limitée a une condition désagréable : elle doit finir un jour. Si le critère a été formulé à l’avance et n’a pas été rempli, une nouvelle prolongation ne recueille plus d’information : elle diffère l’usage de celle qu’on a déjà. Le partenaire n’a pas commencé de traitement, les mensonges n’ont pas cessé, la répartition de la charge n’a pas bougé, parler du conflit n’est toujours pas sûr — l’essai a donc donné un résultat, même s’il n’est pas celui qu’on espérait. La possibilité de repousser encore l’échéance passe parfois pour de la patience, mais elle ressemble économiquement à une option qu’une seule partie a le droit de prolonger indéfiniment et gratuitement. Un tel instrument cesse de limiter le risque et se met à servir l’évitement de la décision.
Cela ne transforme pas le critère en ordre automatique de partir. Pendant la vérification, la santé, les enfants, le logement, le soutien disponible ou le prix même de la transition ont pu changer. Mais il faut alors reconnaître honnêtement que le problème a changé et réévaluer les deux trajectoires ; on ne peut pas faire comme si l’ancien test se poursuivait. Il n’existe pas de date de sortie universelle, mais il existe une limite vérifiable : continuer n’apporte plus d’information, ne change pas les conditions et tient surtout à l’espoir que le mois prochain, pour une raison inconnue, sera différent.
Les gens comparent souvent la douleur d’une rupture maintenant à l’état habituel de la relation maintenant. La comparaison est inégale. La sortie comporte une période de transition, la continuation un effet cumulatif. Il faut comparer deux trajectoires à un an, trois ans et cinq ans. Dans l’une, il y a une perte aiguë et un rétablissement possible. Dans l’autre, une stabilité connue, qui peut s’améliorer, se maintenir ou se dégrader. Un tel pronostic est forcément erroné, mais il vaut mieux que la tentative de prouver la valeur du passé par une continuation sans fin. Clore un projet ne dévalue pas ce qui a déjà été vécu.
La limite de l’optimisation de la sortie
Il existe des situations de violence, de menace et de contrainte où le modèle du projet commun cesse d’être adapté. Le problème passe de la maximisation du bien-être du couple à la sécurité d’une personne. Négociations et périodes d’essai peuvent y augmenter le risque. Dans les cas moins dangereux, le langage économique aide à distinguer deux pièges. Le premier : rester pour justifier un passé irrécupérable. Le second : ignorer le coût futur réel de la sortie sous le drapeau de la rationalité. Le calcul inclut la qualité attendue de la continuation, la probabilité de changement, les coûts de transition, les enfants, le logement, la santé et le soutien disponible. Il ne contient pas de réponse automatique « partir » ou « rester ».
Le nombre d’années vécues ne prouve pas la valeur de la suivante. Il indique seulement quelle part de l’histoire ne peut plus être changée. La décision appartient à l’avenir.
Sources principales
Arkes, H. R., & Blumer, C. (1985). The psychology of sunk cost. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 35(1), 124–140.
Rusbult, C. E. (1983). A longitudinal test of the investment model. Journal of Personality and Social Psychology, 45(1), 101–117.
Stevenson, B., & Wolfers, J. (2006). Bargaining in the shadow of the law: Divorce laws and family distress. Quarterly Journal of Economics, 121(1), 267–288; Wolfers, J. (2006). Did unilateral divorce laws raise divorce rates? A reconciliation and new results. American Economic Review, 96(5), 1802–1820.