La foi et la comptabilité
Le débat public sur la religion propose d’ordinaire deux caricatures : une spiritualité pure, hors des intérêts terrestres, ou un pur commerce sous enseigne sacrée. La foi relève de la vie privée, tandis que la religion organisée devient inévitablement aussi une institution publique.
Un lieu de culte a besoin d’un bâtiment, d’électricité, de travaux et de gens qui lui consacrent des heures de travail. Apparaissent alors des dons, un patrimoine, des postes et une administration. Cela ne prouve pas que la religion ait été créée uniquement pour l’argent. Cela signifie que même une conversation sur l’éternité acquiert assez vite un compte courant.
Une organisation religieuse peut apporter :
- une communauté ;
- un rituel ;
- un langage moral ;
- un soutien ;
- une instruction ;
- de l’aide en cas de crise ;
- un lien avec l’histoire familiale.
Elle peut aussi exiger la soumission, s’immiscer dans la vie privée, faire commerce de la culpabilité et faire passer l’intérêt de ses dirigeants pour la volonté d’une puissance supérieure.
Il est utile de séparer la foi de l’institution, et l’institution des personnes qui la dirigent à un moment donné.
Chacun a le droit de croire, de douter, de changer de convictions et de ne pas en discuter. Personne n’est tenu de prouver sa moralité par son appartenance à une organisation.
L’organisation, elle, mérite les mêmes questions que n’importe quelle autre :
- d’où vient l’argent ;
- à quoi il est dépensé ;
- qui prend les décisions ;
- peut-on poser des questions ;
- qu’arrive-t-il à ceux qui ne sont pas d’accord ;
- la direction rend-elle des comptes ;
- quelle aide reçoivent les membres ;
- quels droits l’organisation revendique sur leur vie.
L’activité financière ne rend pas la foi fausse. L’opacité et l’absence de reddition de comptes rendent une organisation dangereuse, quelle que soit la sainteté de l’enseigne.
Si quelqu’un affirme parler au nom de Dieu, il est utile de vérifier au moins qui paie le micro.
Outre l’architecture de l’institution, il importe de distinguer les types de convictions eux-mêmes : l’affirmation vérifiable, le principe moral, le symbole, l’espérance et la tradition.
Les rituels réduisent l’incertitude. La foi relie des événements séparés dans un ordre commun. Une communauté religieuse peut fournir un langage moral, un soutien, une tradition et un sentiment d’appartenance.
Elle peut aussi produire de la peur, de la soumission et le droit, pour certains, de parler au nom d’un observateur inaccessible. L’outil ne garantit pas l’usage qu’on en fait.
Toute foi n’est pas rationnelle au sens scientifique. Mais la vie humaine ne se compose pas exclusivement d’hypothèses vérifiables. L’amour, la dignité, la beauté, le devoir et le sens ne se réduisent pas non plus entièrement à un protocole de laboratoire.
Il vaut la peine de savoir à quel genre de conviction on a affaire :
- une affirmation empirique ;
- un principe moral ;
- un symbole ;
- une espérance ;
- une métaphore ;
- une tradition ;
- une expérience personnelle.
Le problème surgit quand un symbole exige d’être tenu pour un fait physique, et une foi personnelle pour une loi obligatoire pour autrui.
Si l’on croit, son éthique ne devrait pas reposer uniquement sur l’attente d’une récompense ou la crainte d’une punition. Une bonne action accomplie seulement pour la comptabilité cosmique reste utile, mais l’autonomie morale y est mince.
Personne ne reçoit de procuration évidente pour gouverner les autres au nom de Dieu. Toute prétention de ce genre mérite le même examen que n’importe quelle autre revendication de pouvoir :
- d’où viennent les prérogatives ;
- à qui profitent-elles ;
- peut-on objecter ;
- qui répond des conséquences.
Vérifier le dispositif n’est pas compliqué : toute organisation qui collecte de l’argent tient des comptes quelque part. Une paroisse qui affiche le devis de la réfection du toit et un état de l’usage des dons ne diffère en rien, sur ce point, d’une association de jardins ouvriers. La différence, c’est que dans l’association la question du devis passe pour normale, et dans la paroisse pour gênante — et cette gêne protège la caisse mieux que n’importe quelle serrure. La réponse à une demande de rapport est informative en soi : soit elle arrive en cinq minutes, soit jamais.
La gêne est précisément le mécanisme. Là où la question de l’argent est perçue comme un test de foi, l’audit est remplacé par la piété, et la direction se retrouve avec une comptabilité que personne ne regarde par scrupule moral.