Leçons de vie

De l’aide avec une calculatrice

La morale commune propose de choisir entre un cœur chaud et un calcul froid. Mais aider sans comprendre les conséquences peut entretenir le mal, et le calcul seul, sans compassion, oublie facilement pour qui l’on comptait.

Elle nous informe qu’un autre va mal et que nous sommes capables de le remarquer. Reste ensuite à déterminer quelle action aidera vraiment.

Donner de l’argent à quelqu’un dans la rue peut être raisonnable, inutile ou nuisible — selon la situation. On ne peut pas déterminer de façon fiable, à l’expression du visage, si l’on a devant soi un escroc professionnel, une personne en situation d’addiction, une victime d’exploitation ou quelqu’un qui n’a réellement rien à manger aujourd’hui.

Une petite aumône achète à quelqu’un la liberté d’utiliser l’argent à sa guise. Du même coup, nous perdons le contrôle du résultat. C’est parfois un marché acceptable.

Autres options : de la nourriture, un billet, une nuit payée, une aide pour des papiers, le contact d’un service social et le soutien à une organisation qui travaille sur la cause du problème.

Refuser de donner de l’argent ne rend pas cruel. Donner ne prouve pas la bonté. Un geste isolé mesure mal la moralité, surtout si son principal résultat est une opinion agréable de soi-même.

Une aide qui ne vient que de la pitié peut entretenir un comportement destructeur, une dépendance ou une relation dans laquelle le bénéficiaire a intérêt à rester impuissant.

En même temps, exiger de n’aider qu’après une analyse complète de l’efficacité paralyse l’humanité ordinaire. Il arrive qu’une personne ait besoin d’un dîner aujourd’hui, et une réforme systémique du marché du logement n’arrivera pas avant ce soir.

Il est utile de choisir la forme de l’aide selon l’échelle du problème.

Pour une rencontre fortuite, un petit geste suffit. Pour une aide régulière, il faut des limites et une idée du résultat. Pour un problème de société, il faut une organisation, des données et un horizon long.

La pitié ouvre la porte. La décision, elle, se prend tout de même avec la tête.

Quand l’aide devient régulière et organisée, il faut ajouter à la compassion une reddition de comptes, une comparaison des alternatives et une vérification des effets secondaires.

L’aide aussi demande à être gérée. Le travail bénévole est limité, et les spécialistes qualifiés doivent bien vivre de quelque chose. Un coût administratif nul signifie en général soit une comptabilité fausse, soit une organisation qui exploite gratuitement la ressource d’autrui.

La question n’est pas l’existence de dépenses, mais ce qu’elles produisent.

Avant de faire un don, il est utile de vérifier :

  • si le problème est clairement défini ;
  • si le résultat est mesuré ;
  • si les comptes sont publiés ;
  • qui dirige l’organisation ;
  • s’il n’y a pas de conflit d’intérêts ;
  • combien coûte une unité de résultat ;
  • si le programme a été comparé à des alternatives ;
  • si l’aide ne crée pas de dépendance ou de dommage ;
  • si l’avis des personnes aidées est pris en compte.

Une part élevée de frais administratifs ne signifie pas toujours l’inefficacité. Une organisation qui forme ses salariés, vérifie ses résultats et protège ses bénéficiaires peut dépenser davantage en gestion qu’un fonds qui distribue simplement des objets sans contrôle.

Des dépenses faibles ne garantissent pas non plus l’utilité.

L’aide internationale peut entretenir la corruption, détruire le marché local ou renforcer le pouvoir d’intermédiaires. Elle peut aussi financer la vaccination, l’eau potable, l’éducation et les soins.

La géographie, à elle seule, ne décide de rien.

Adopter un enfant n’est pas une alternative universelle au don. C’est une responsabilité à vie distincte, pas un virement particulièrement convaincant. Acheter des actions d’un laboratoire pharmaceutique ne transforme pas davantage le profit de l’investisseur en aide aux malades.

Il n’y a pas que les milliardaires qui peuvent aider. De petits dons réguliers, faits par beaucoup de gens, financent des dispositifs inaccessibles à une seule personne.

Mais une grande fortune crée effectivement la possibilité de changer l’échelle d’un problème — et, en même temps, celle d’imposer à la société les priorités personnelles de son détenteur.

La bienfaisance n’est pas tenue d’être pure, désintéressée et exempte de récompense affective. On peut aider et se sentir mieux en même temps.

L’échelle du problème se voit à la répétition. Prêter une fois à un proche est un événement. Donner chaque mois parce que sinon ça ne suffit pas, ce n’est déjà plus de l’aide, mais un revenu de substitution : sans échéance, sans conditions et sans idée de ce qui devrait changer. On repousse en général cette conversation, parce qu’elle est plus désagréable que le virement lui-même. Un an plus tard, on découvre que le bénéficiaire a intégré ces virements dans son budget, et le donateur dans sa rancune.

Une aide régulière sans limites se transforme insensiblement en obligation qu’on ne peut plus interrompre sans se retrouver coupable. Mieux vaut énoncer les limites dès le premier virement, tant qu’elles sonnent encore comme une condition et non comme un refus.