Leçons de vie

Une carte, pas un entrepôt

Des faits épars aident peu à s’orienter. On peut connaître des dates, des termes et des formules sans comprendre comment ils sont reliés ni dans quelles conditions ils s’appliquent.

Le savoir devient utile quand il prend place dans un modèle d’ensemble : ce qui est cause et ce qui est effet, quels mécanismes relient les événements, sur quelles hypothèses tient la conclusion, avec quoi elle s’accorde, à quoi elle contredit et où elle cesse de fonctionner.

Sans ces liens, la mémoire se transforme en entrepôt où tout se trouve probablement, mais où personne ne sait dans quel conteneur.

Les trous dans les fondations sont particulièrement dangereux. Beaucoup de disciplines se construisent par étages. Difficile de comprendre la dérivée si les fonctions sont restées obscures. Difficile de s’y retrouver dans les statistiques économiques sans les probabilités. Difficile de discuter d’histoire sans se représenter la géographie, les ressources et le fonctionnement des institutions.

Un petit trou n’a pas toujours à être comblé sur-le-champ. Il arrive qu’on puisse comprendre un sujet approximativement et revenir plus tard aux fondations. Mais si la matière nouvelle exige en permanence une notion qui reste floue, la dette commence à produire des intérêts.

Il est utile ici de distinguer savoir, hypothèse et opinion.

Le savoir s’appuie sur une observation, un argument ou une méthode reproductible. L’hypothèse comble provisoirement la partie manquante du modèle. L’opinion peut exprimer une préférence, un jugement ou une interprétation.

Une opinion sur sa musique préférée n’a pas besoin de preuve. Une opinion sur la solidité d’un pont est déjà un nom suspect pour un calcul que personne n’a vu.

Toutes les opinions ne méritent pas la même confiance. Cela ne signifie pas qu’il faille mépriser les opinions en général. Il faut comprendre à quel type d’affirmation on a affaire et par quoi elle peut être vérifiée.

La différence apparaît au moment où survient une condition nouvelle. Un occupant retient la règle : ne pas lancer la machine à laver en même temps que le four, sinon le disjoncteur saute. L’autre sait que la cuisine est alimentée par une ligne de seize ampères et se représente à peu près la consommation de chaque appareil. Tant que la situation ne change pas, tous deux se comportent aussi raisonnablement. Dès qu’un climatiseur entre dans la maison, il reste au premier une règle qui ne décrit plus rien, tandis que le second refait simplement le calcul.

L’entrepôt ne se distingue pas de la carte par le volume : il peut y avoir plus de choses en entrepôt que de choses dessinées sur la carte. Il ne sait simplement pas répondre à la question « que se passera-t-il si ». Il sait seulement répondre à « est-ce déjà arrivé ».