Savons-nous qui nous voulons ?
Les gens ne savent jamais ce qu’ils veulent, mais ils sont prêts à tout pour l’obtenir.
— Don Marquis
Une semaine avant une soirée de speed dating, un participant écrit que l’intelligence et l’humour comptent particulièrement pour lui. Le soir venu, les choses se passent autrement. Il attribue sa meilleure note à une personne dont l’intelligence n’a pas eu le temps de se manifester en quatre minutes, et dont la seule plaisanterie n’était pas très réussie. On pourrait croire qu’il a menti. Il a pourtant sans doute répondu de bonne foi. Le questionnaire lui demandait simplement une chose que les gens font moins bien qu’ils ne le croient : prédire leur propre réaction à une personne qu’ils n’ont pas encore rencontrée.
L’idéal comme autobiographie
Une liste d’exigences ressemble plus souvent à l’autobiographie d’un goût qu’à la carte d’un choix futur. On y rassemble ses liaisons passées, réussies ou ratées, des scénarios familiaux, des attentes sociales et l’image de soi que l’on souhaite donner. Il est plus agréable de déclarer l’intelligence importante que d’admettre que la voix a été décisive ; plus convenable de souligner la fiabilité que le goût de l’imprévisible. Une même liste mélange des choses différentes. Le rapport aux enfants, le lieu de vie, la monogamie et l’argent fixent les conditions d’un projet commun. La taille, le métier et le style décrivent les sources présumées du premier intérêt. En les mélangeant, le questionnaire obtient une réponse bien nette à plusieurs questions distinctes.
Il y a des traits que l’on juge attirants dans l’abstrait : la taille, le métier, le style, l’âge. Ils peuvent peser sur le premier tri. Et il y a la réaction à une personne précise. Elle n’apparaît que dans l’interaction et n’est pas tenue de respecter la liste établie d’avance. Quand tout cela tient dans une seule question — « quel partenaire voulez-vous ? » —, la réponse est plus nette que la réalité.
La rencontre comme épreuve du questionnaire
Avant la soirée, les participants classaient les qualités du partenaire idéal ; après chaque conversation brève, ils notaient des personnes précises. Les listes individuelles prédisaient mal la sympathie. Sur le papier, les hommes plaçaient l’apparence plus haut, les femmes le revenu et les perspectives ; aux tables, l’écart entre hommes et femmes dans l’influence réelle de ces qualités s’est révélé nettement plus faible. Les différences déclarées, elles, se retrouvent régulièrement dans de nombreux pays. Elles peuvent refléter à la fois des penchants biologiques, les rôles disponibles et le langage que la culture fournit pour expliquer un choix. Pour démêler ces sources, on regarde comment l’effet varie selon les conditions.
Les préférences d’âge et de statut diffèrent d’une société à l’autre, mais le lien entre les différences de sexe dans les préférences et l’égalité des genres n’obéit à aucune loi simple. Dans un échantillon de 45 pays, l’égalité prédisait systématiquement un écart d’âge plus faible entre partenaires ; pour la préférence accordée à l’apparence et aux perspectives financières, aucun lien aussi stable n’a été trouvé. Cela ne conforte ni la constante biologique rigide, ni la formule simple selon laquelle « l’égalité efface automatiquement les différences ». Les risques reproductifs, le droit, le revenu et la contraception modifient les contraintes du choix, et la culture fournit le langage avec lequel on explique le résultat.
Une préférence sans coefficient fixe
Le questionnaire propose de noter les qualités comme si chacune portait un coefficient constant : l’apparence, huit ; la fiabilité, neuf ; le revenu, cinq. Il suppose ensuite que l’on applique ces poids à n’importe quel assemblage de traits rencontré. Dans un choix réel, le poids varie avec l’éventail des options. À niveau d’études comparable, le diplôme cesse presque de distinguer les participants. Un écart de revenus d’un facteur dix rend au contraire le revenu très visible. L’intelligence, associée à l’arrogance et à l’indisponibilité, ne s’évalue plus indépendamment du lot dans lequel elle est arrivée.
Les qualités que la plupart jugent désirables font effectivement monter les notes en général. Le point faible de la liste, c’est la part unique du choix : pourquoi celui qui a placé l’humour en tête repart avec quelqu’un qui n’était pas le plus drôle de la soirée. La priorité déclarée indique une direction d’attention et une idée du bon partenaire ; elle restitue mal la réaction précise à un lot de traits donné.
Il y a encore une différence entre importance et rareté. L’eau potable est extrêmement importante et ne coûte presque rien là où elle abonde. Une façon rare de converser peut ne figurer sur aucune liste d’exigences et devenir décisive si on ne l’a pas croisée depuis des années. On déclare souvent importants les traits auxquels on a l’habitude de penser, et on sous-estime ceux dont la présence ou l’absence n’apparaîtra qu’auprès d’une personne précise.
Le speed dating testait une capacité étroite : reconstituer une future sympathie unique à partir d’un classement préalable de qualités. Elle s’est révélée faible. Les idéaux ne deviennent pas pour autant du bruit. Dans une étude longitudinale de treize ans, les préférences initiales étaient liées aux traits que les participants attribuaient plus tard à leur partenaire. Mais une correspondance plus exacte entre le partenaire réel et l’idéal de départ ne prédisait pas de manière stable la qualité de la relation, sa durée ni l’identité de celui qui la rompt ; la conclusion dépendait de la façon de calculer la correspondance, et les idéaux courants s’ajustaient en partie à la personne déjà choisie. La liste indique une direction de recherche mieux qu’elle ne prédit la réaction unique à un lot de traits donné.
Filtre dur et goût souple
L’erreur se corrige facilement de la mauvaise manière : déclarer toute exigence absurde et « donner sa chance à tout le monde ». C’est un aussi mauvais modèle. Une forte étincelle ne réconcilie pas le refus d’avoir des enfants avec un projet de vie parental. Un projet d’émigration entre en conflit avec l’attachement à un lieu, et les différentes formes d’union exigent un accord que le désir ne rédigera pas à la place des intéressés. Les listes sont utiles quand elles contiennent les contraintes de la vie commune. Elles deviennent dangereuses quand elles transforment une source présumée de désir en laissez-passer obligatoire.
La différence se voit à la question posée. « Puis-je vivre avec quelqu’un qui… ? » relève de la compatibilité. « Quelqu’un qui… peut-il me plaire ? » relève de la prévision d’un sentiment. Dans le second cas, l’assurance dépasse nettement l’exactitude. Un filtre rigide sur la taille peut écarter la personne pour qui un désir serait né. Un filtre sur le rapport aux enfants écarte un conflit futur probable. Dans l’interface, les deux se ressemblent — deux curseurs —, alors qu’ils remplissent psychologiquement des fonctions différentes.
Le questionnaire décompose les qualités une à une. La rencontre les présente en lot. L’humour peut être séduisant chez l’un et épuisant chez l’autre. L’assurance sans bienveillance ne se perçoit pas comme l’assurance avec. Un statut élevé peut signaler de la compétence, une agenda saturé, du pouvoir ou un mode de vie incompatible. Un trait change de sens selon ce qui l’accompagne. Une part de l’attirance naît en outre dans la dynamique : la façon dont l’autre vous répond, s’il remarque une intonation, s’il change de sujet après une maladresse, s’il rend la parole plus facile. Ces propriétés ne s’attribuent pas à un seul participant : elles naissent dans l’interaction.
La liste idéale perd souvent contre la rencontre réelle. Celui qui la dresse n’est pas forcément incohérent. Un modèle par traits tente de prédire un phénomène qui vit en partie entre les personnes. Mieux vaut couper la liste en deux. La première partie contient les conditions sans lesquelles le projet commun ne fonctionne pas : enfants, lieu, format de la relation, valeurs de base, mode de vie. Il faut en discuter et en tenir compte. La seconde contient les traits dont vous supposez qu’ils déclencheront le désir. Mieux vaut la traiter comme une hypothèse que comme un cahier des charges. Elle peut orienter la recherche, elle ne doit pas la clore avant la rencontre.
D’abord la vie, ensuite le portrait
La question marketing « qu’achète exactement le client ? » a une part transposable, une fois l’acheteur et la marchandise retirés. On décrit en détail son futur partenaire et beaucoup plus rarement la vie future pour laquelle on cherche ce partenaire. « Intelligent, grand, brillant » est un portrait. « Je veux des enfants, je ne veux pas déménager tous les deux ans, je compte partager la charge de nos parents et je n’ai pas l’intention de renoncer à mon métier » décrit un projet.
Le portrait s’optimise sans peine pour le prestige, les affections passées et l’attirance convenue. Le projet oblige à nommer des conditions : ce que deux personnes doivent construire ensemble, ce qui restera séparé, quelles décisions sont irréversibles et ce qui se passera en cas de désaccord. Il ne dit pas qui provoquera le désir, mais il révèle mieux les conflits que ce désir devra ensuite payer.
La question « qui est-ce que je veux ? » gagne donc à être doublée d’une autre : « quelle journée, répétée, suis-je en train d’essayer de construire ? ». La réponse ne remplace pas la rencontre et ne transforme personne en fiche de poste. Elle sépare seulement les exigences de la vie commune du portrait décoratif de celui qui est censé la partager.
Nous savons d’ordinaire avec qui la vie serait difficile mieux que nous ne savons de qui nous sommes capables de tomber amoureux. Le questionnaire devient utile là où il cesse de se faire passer pour le cœur.
Sources principales
Eastwick, P. W., & Finkel, E. J. (2008). Sex differences in mate preferences revisited: Do people know what they initially desire in a romantic partner? Journal of Personality and Social Psychology, 94(2), 245–264; Eastwick, P. W., Luchies, L. B., Finkel, E. J., & Hunt, L. L. (2014). The predictive validity of ideal partner preferences: A review and meta-analysis. Psychological Bulletin, 140(3), 623–665.
Walter, K. V., Conroy-Beam, D., Buss, D. M., et al. (2020). Sex differences in mate preferences across 45 countries. Psychological Science, 31(4), 408–423; Eagly, A. H., & Wood, W. (1999). The origins of sex differences in human behavior. American Psychologist, 54(6), 408–423.
Driebe, J. C., Stern, J., Penke, L., & Gerlach, T. M. (2024). Probing the predictive validity of ideal partner preferences for future partner traits and relationship outcomes across 13 years. European Journal of Personality, 38(4), 707–723.