Le fait et le roman qu’on se fait
Les mots ont un sens littéral et une fonction.
Le philosophe du langage Paul Grice a remarqué que la conversation fonctionne grâce à une coopération tacite. Nous supposons que l’interlocuteur en dit assez, reste dans le sujet, cherche à être véridique et s’exprime clairement. C’est pour cela que la phrase « il fait froid ici » s’entend facilement comme une demande de fermer la fenêtre, alors que grammaticalement elle n’exige rien.
Ces inférences rendent l’échange rapide. Ce sont elles aussi qui fabriquent le roman qu’on se fait, quand la fonction supposée d’une phrase est décrétée motif prouvé. Une bonne communication sait se servir du sous-entendu et sait à quel moment le vérifier par une question directe.
« Il fait froid ici » peut informer sur la température. Ce peut être une demande de fermer la fenêtre. Ce peut être de l’agacement contre celui qui l’a ouverte. Ce peut vouloir dire qu’il est temps de conclure la conversation et de rentrer.
Il vaut donc la peine de repérer non seulement ce qui est dit, mais aussi pourquoi cela a pu être dit.
Le mot clé est : a pu.
Nous ne lisons pas dans les pensées d’autrui. Une supposition sur le motif reste une hypothèse tant que la personne ne l’a pas confirmée. Une interprétation assurée transforme vite la conversation en procès d’un accusé qui découvre les faits qu’on lui reproche.
Au lieu de :
Tu as laissé la fenêtre ouverte exprès, pour montrer que tu t’en fiches.
Mieux vaut :
Il fait froid ici. On ferme la fenêtre ?
Si le motif compte :
Tu voulais aérer ou tu as juste oublié ?
Ainsi le problème se règle d’abord au niveau du comportement. Le roman psychologique pourra s’écrire plus tard, s’il s’avère nécessaire.
Distinguer le contenu et la fonction est particulièrement utile dans les conflits. Quelqu’un peut se disputer sur un fait tout en défendant en réalité son statut. Exiger une réponse alors qu’il cherche des excuses. Discuter d’un détail derrière lequel se tient un sentiment accumulé de manque de respect.
Dans ces cas-là, de nouveaux arguments n’aident pas, parce que la conversation ne porte pas sur l’objet annoncé.
On peut demander directement :
Qu’est-ce qui compte le plus pour toi là-dedans ?
Quel résultat veux-tu ?
Est-ce que je comprends bien qu’il ne s’agit pas seulement de cet épisode ?
Parfois le chien regarde vraiment le bâton. Parfois on a simplement jeté le bâton derrière le chien. Les lectures symboliques ne doivent pas empêcher de ramasser l’objet et de regarder ce qui s’est passé.
Le motif supposé se confond d’autant plus facilement avec un fait que notre propre modèle de l’autre souffle d’avance toujours la même intrigue.
Celui qui voit du calcul dans chaque acte pense peut-être lui-même beaucoup en termes d’intérêt. Celui qui soupçonne sans cesse une infidélité craint peut-être particulièrement la perte, ou connaît sa propre tendance à rompre les accords.
Ce n’est pas un détecteur universel de projection. Le soupçon repose parfois sur une expérience réelle, et une observation juste ne devient pas un autoportrait au seul motif qu’elle est désagréable à entendre.
Il ne faut donc pas décréter :
Puisque tu me soupçonnes de mentir, c’est que tu es toi-même un menteur.
C’est le même saut vers le motif, avec un vocabulaire psychologique en plus.
Il est plus utile de séparer l’observation de l’interprétation :
Il a annulé trois fois le rendez-vous à la dernière minute.
C’est un fait.
Il ne me respecte pas.
Une interprétation possible.
Il veut exprès me montrer que je ne compte pas.
Là on est déjà dans l’adaptation cinématographique.
Parler du phénomène est en général plus sûr que d’attribuer à quelqu’un une cause intérieure. Si la cause compte, on peut la demander ou la laisser inconnue.
Nos suppositions sur les autres montrent effectivement quel modèle de l’être humain nous portons en nous. Il est donc particulièrement utile de remarquer si, dans ce modèle, tout notre entourage a une motivation suspectement identique.
Ce sont les messages courts qui produisent des romans le plus vite. « Passe me voir » d’un chef une heure avant la fin de la journée a le temps de signifier un licenciement, l’examen d’une plainte et une réclamation sur un rapport ancien. D’ordinaire, c’est une demande de signer un papier qu’on ne peut pas envoyer par courrier. L’heure est perdue, et le contenu du message n’a pas bougé d’une lettre. Au bout de cette heure, l’auteur du roman arrive parfaitement préparé à une conversation qui n’a pas eu lieu. Aucune des trois versions n’a été vérifiée pendant l’heure écoulée.
Le moyen bon marché d’interrompre l’écriture : demander « c’est urgent ou ça peut attendre l’après-midi ? ». La réponse arrive en une minute et coûte moins qu’une heure d’analyse de l’intonation de deux mots qui n’en ont pas.