Leçons de vie

Apprendre une deuxième fois

Il est impossible d’apprendre à l’avance tout ce qui servira dans la vie. Une partie des métiers n’existe pas encore, une partie des technologies disparaîtra, et beaucoup de ce qui a été appris sera oublié précisément au moment où cela deviendra soudain nécessaire.

Dans les années 1880, Hermann Ebbinghaus menait ses expériences avant tout sur lui-même. Il apprenait par cœur des syllabes dépourvues de sens, attendait, puis vérifiait quel effort demandait le réapprentissage. Ainsi est née l’une des premières cartes quantitatives de l’oubli — et une observation importante : le réapprentissage va plus vite, même quand on a l’impression que la matière a disparu.

Plus tard, Henry Roediger et Jeffrey Karpicke ont montré que la tentative d’extraire un contenu de la mémoire peut consolider la rétention à long terme mieux qu’une relecture supplémentaire. Sur un court intervalle, la relecture paraissait plus agréable et donnait de l’assurance. Sur un intervalle plus long, le test sans indice l’emportait. La mémoire n’aime pas seulement l’entrée, elle aime aussi l’entraînement de la sortie.

Il est donc plus utile de savoir reconstituer un contenu que de le retenir : déterminer ce qui manque au juste, trouver des sources fiables, séparer les notions de base des détails, relier le nouveau au déjà connu, tester sa compréhension sur un problème et revenir au sujet après une pause.

Une bonne formation ne rend pas omniscient. Elle produit d’ordinaire un effet moins plaisant : la taille de l’inconnu devient visible. Avant d’étudier une matière, tout semble assez simple. Après quelques années, on découvre que même les spécialistes se disputent sur les termes, les méthodes et les limites de validité.

Ce n’est pas une perte d’assurance, c’est une augmentation de la résolution de l’image.

La capacité d’apprendre se développe elle aussi par la pratique. Qui a l’habitude de lire des textes difficiles tient un raisonnement plus longtemps. Qui résout régulièrement des problèmes repère plus vite une structure familière. Qui passe sans cesse d’un court fragment d’information à un autre peut découvrir qu’une pensée longue lui apparaît désormais comme une panne technique.

Le cerveau n’est pas un muscle au sens littéral, mais il s’adapte aux actions fréquemment répétées. Nous devenons meilleurs dans ce que nous faisons régulièrement — y compris nous distraire, remettre à plus tard et chercher un prétexte pour ouvrir un onglet de plus.

D’où une conclusion assez ennuyeuse : la façon d’apprendre ne se sépare pas entièrement de la façon dont se déroule une journée ordinaire.

L’effet se voit sur n’importe quelle compétence abandonnée. Celui qui a fait de l’allemand au collège et n’a pas rouvert un manuel depuis vingt ans croit honnêtement ne se souvenir de rien. Après un mois de cours, il se retrouve là où un débutant met six mois : l’ordre des mots lui paraît familier, l’article se met en place sans explication, et un mot inconnu est identifié comme inconnu. Le savoir n’avait pas disparu — il avait cessé d’être extractible, ce qui, de l’extérieur, se ressemble.

D’où une conclusion difficile à accepter : entretenir un sujet en mémoire pendant des années coûte en général plus cher que de le reprendre à zéro en deux semaines. Le stockage coûte plus que la restauration — à condition de savoir restaurer.