Leçons de vie

L’argent n’est pas la dernière des raisons

La morale de la vocation aime opposer l’argent au vrai métier : la personne digne choisit le sens, et celui qui pense au salaire n’a rien dont il puisse être fier. Ce conseil est en général donné par des gens dont la question de la rémunération est déjà réglée.

En 2010, Daniel Kahneman et Angus Deaton ont séparé deux questions : comment on évalue sa vie dans son ensemble, et comment on se sent au jour le jour. Dans leurs données américaines, la hausse du revenu continuait d’améliorer l’évaluation de la vie, tandis que le bien-être émotionnel quotidien cessait presque de progresser au-delà d’un certain niveau. Le seuil s’est vite transformé en loi de journal sur la somme au-delà de laquelle l’argent ne « rendrait plus heureux ».

Plus tard, Matthew Killingsworth a obtenu d’autres résultats. En 2023, lui, Kahneman et Barbara Mellers ont réexaminé ensemble la divergence. Le tableau s’est révélé hétérogène : chez la plupart des gens, le bien-être continuait de croître avec le revenu, tandis que le plateau apparaissait plus nettement dans le groupe le moins heureux. La bonne leçon, ici, ne concerne pas seulement l’argent. Une controverse scientifique s’achève parfois non par la victoire d’une courbe, mais par la découverte de plusieurs personnes différentes sous une même moyenne.

Une rémunération faible limite le logement, les soins, l’éducation, le repos et la possibilité de refuser de mauvaises conditions. Le conseil de choisir son travail sans penser à l’argent est en général donné par des gens dont la question de la rémunération est déjà réglée.

Cela dit, l’argent ne doit pas être le seul argument.

Une augmentation de salaire peut s’accompagner :

  • d’une perte de temps ;
  • d’une dégradation de la santé ;
  • d’une disponibilité permanente ;
  • d’un environnement désagréable ;
  • d’un risque ;
  • d’une dépendance ;
  • d’un travail que l’on juge dénué de sens.

Il faut alors comparer non pas deux chiffres, mais deux vies.

La rémunération devient un moyen de pression quand on propose à quelqu’un de payer toujours plus pour l’abandon de limites importantes. Aujourd’hui, rester tard. Demain, se taire sur une infraction. Après-demain, trouver normal ce qui était auparavant inacceptable.

Une prime n’est pourtant pas en soi un bâton déguisé en carotte. Elle peut lier honnêtement un résultat supplémentaire à une rémunération supplémentaire. Ce qui compte, c’est de pouvoir refuser librement et que les conditions de base restent acceptables sans la récompense.

Pour choisir un emploi, il est utile de définir d’abord un plancher financier :

  • les dépenses courantes ;
  • une réserve ;
  • les engagements ;
  • un logement acceptable ;
  • les besoins médicaux ;
  • la possibilité de se reposer ;
  • l’épargne pour l’avenir.

En dessous de ce niveau, l’argent occupera une trop grande part de l’attention. Au-dessus, on peut comparer non plus seulement la paie, mais aussi le contenu du travail, les gens, la liberté et les perspectives.

Le salaire n’est ni les toilettes ni l’air pur. C’est une clause du contrat. Mais un contrat où ne figure qu’une somme est en général écrit en trop petits caractères partout ailleurs.

Une récompense pour les études peut, elle aussi, aider un enfant à se lancer dans une tâche désagréable. Le problème apparaît si l’apprentissage se transforme entièrement en service payant rendu aux parents. La prime supprimée, la raison d’apprendre disparaît avec elle.

La motivation externe est utile comme un échafaudage. Il vaut mieux ne pas la prendre pour le bâtiment lui-même.

Comparer deux vies se fait aussi par l’arithmétique, simplement une arithmétique ennuyeuse. Un quart de plus en déménageant dans une autre ville, c’est aussi une heure et demie de trajet en plus par jour, une location au lieu de son propre logement, un médecin auprès duquel il faut se réinscrire, et un téléphone qui peut désormais sonner le samedi. Une heure et demie par jour, cela fait environ un mois de travail par an, donné gratuitement. Il faut donc calculer non pas l’écart de salaire, mais l’écart de salaire divisé par le nombre d’heures et de conditions réellement cédées.

Une partie des postes de ce calcul ne se convertit pas du tout en argent, et ce n’est pas une raison pour les jeter. C’est seulement que, là où la somme a été calculée et où le reste « s’arrangera bien », ce n’est en général pas le reste qui s’arrange.