L’ancienne adresse
Revenir dans un lieu familier promet souvent une rencontre non pas avec le lieu, mais avec celui qu’on était.
Nous nous souvenons de la rue avant les travaux, du travail avant le changement de direction, de la relation avant l’accumulation des rancunes. La mémoire supprime la file d’attente, l’odeur d’humidité et le collègue qui commençait chaque matin par « juste cinq minutes ». Restent la lumière chaude, la musique et le sentiment d’une époque où beaucoup de choses étaient encore devant.
On peut revenir. Cela apporte parfois de la joie, une conclusion ou une compréhension nouvelle. Mais il faut se rendre à l’adresse actuelle.
Ont changé : le lieu, les gens, les règles, nous-mêmes et les raisons pour lesquelles nous sommes partis un jour.
Une prudence particulière s’impose quand la proposition de revenir n’apparaît qu’après le départ. Une promotion, de l’attention, une promesse de changement ou une soudaine disposition à tenir compte de nos besoins peuvent être sincères. La perte amène parfois vraiment une personne ou une organisation à voir ce qui était ignoré jusque-là.
Mais une contre-proposition s’évalue non comme une preuve d’amour, mais comme un nouveau contrat :
- ce qui a changé structurellement ;
- pourquoi c’était impossible plus tôt ;
- à quel point la promesse dépend d’une frayeur précise ;
- si le changement subsistera une fois la menace de départ disparue ;
- si nous voulons revenir ou si nous avons simplement peur du changement.
Un départ n’est pas tenu d’être irréversible. Mais la nostalgie est un mauvais auditeur des clauses du contrat.
Le cas classique est la contre-offre. Quelqu’un demande pendant deux ans une révision de salaire, s’entend répondre « ce n’est pas le moment », pose sa démission et obtient dès le lendemain l’argent, un nouveau poste et la promesse de discuter de sa charge de travail. L’argent était dans l’entreprise pendant tout ce temps. Il manquait un motif. Le salarié qui revient obtient une augmentation et, en même temps, la réputation de quelqu’un qui a déjà voulu partir une fois — et la prochaine discussion sur une promotion se tiendra en tenant compte de ce fait.
Ce qu’il faut vérifier, ce n’est pas la sincérité, mais la mécanique : ce qui a changé exactement dans le budget, dans le règlement, dans la composition de la direction. Si la réponse revient à dire qu’on nous a enfin appréciés, ce n’est pas nous qu’on a évalués, mais le coût de notre remplacement. Cette évaluation vaut exactement jusqu’au jour où le remplaçant sera trouvé.