Leçons de vie

Poli et gênant

La société se représente souvent l’homme bien élevé comme quelqu’un de commode : il ne refuse pas, ne met personne dans l’embarras et justifie en détail chaque « non ». Au passage, on confond discrètement la politesse avec la docilité.

En réalité, on peut parler doucement sans céder d’un centimètre :

Non, cela ne me convient pas.

Je comprends votre position. Ma décision n’a pas changé.

Je ne répondrai pas à cette question.

Revenons aux faits.

La capacité d’être gênant ne sert pas à entretenir un conflit permanent, mais aux situations où l’autre tire profit de notre embarras.

Si un refus provoque une honte ou une peur excessives, mieux vaut faire une pause. Mais le « non » automatique à toute demande embarrassante confie lui aussi les commandes à l’émotion. Parfois la demande est normale, et l’inconfort vient de notre propre habitude de plaire à tout le monde.

Un bon test :

  • puis-je refuser librement ;
  • ai-je compris les conditions ;
  • y a-t-il un prix caché ;
  • accepterais-je sans pression ;
  • est-ce que je n’essaie pas d’acheter une approbation.

Un refus n’a pas à s’accompagner d’un plaidoyer. Plus on énumère de raisons, plus on fournit de matière à négociation.

Je ne pourrai pas.

C’est une phrase complète, même si certains interlocuteurs attendront l’annexe avec les calculs.

À une question personnelle, on peut aussi ne pas répondre. D’abord une réponse neutre ou un changement de sujet. Si la personne insiste, une limite claire est plus honnête qu’un agacement croissant :

Je ne veux pas en parler.

Gâcher une relation est désagréable. Mais une relation qui n’existe que tant qu’on a accès à votre argent, à votre temps et à vos informations personnelles a déjà une construction assez particulière.

La raison invoquée dans un refus devient immédiatement objet de négociation. « Impossible samedi, ma sœur arrive » — et l’interlocuteur demande à quelle heure elle repart. « C’est cher » — et voilà le paiement en plusieurs fois. « Je n’ai pas le temps » — et on propose une version en vingt minutes. Chaque nouveau détail offre le coup suivant, et celui qui avait commencé par un refus défend dix minutes plus tard l’emploi du temps de sa sœur. Un refus sans raison n’offre rien à discuter : c’est bien pour cela qu’il paraît impoli.

La politesse porte ici sur la forme, pas sur le fond. Le ton peut être aussi doux qu’on veut ; c’est la décision qui ne bouge pas. Les interlocuteurs que cette construction dérange appréciaient dans la politesse précisément sa souplesse.