Amour

Où s’arrête le calcul

L’économie est particulièrement forte là où il faut repérer une contrainte cachée. Elle demande ce qui manque, quelle information est répartie de façon inégale, qui peut refuser, sur qui le prix de la décision est reporté et comment l’action d’aujourd’hui modifiera les incitations de demain. Ces questions ramènent dans le tableau des choses que le langage romantique aime déclarer viles : l’argent, le logement, le temps, les soins, la santé, les papiers, l’accès aux amis et la capacité de survivre à une rupture. Elles ne sont viles que jusqu’à la première maladie, la naissance d’un enfant ou la perte d’un emploi ; après quoi il apparaît qu’une bonne part de la liberté était faite exactement de cela.

L’économie n’optimise que l’objectif qu’on lui a fixé. Elle montre ce qui augmentera le nombre de rencontres, le revenu du ménage, la probabilité que l’union se poursuive ou la satisfaction totale, mais elle ne choisit pas entre ces grandeurs. Un couple peut échanger du revenu contre du temps avec les enfants, une sécurité habituelle contre un déménagement risqué, le maintien de l’institution contre le droit de sortie. Le calcul rend visible le prix d’une valeur. Quand la discussion passe des conséquences à la question de savoir quelles conséquences sont dignes, la décision revient aux personnes.

Certaines contraintes ne peuvent pas être honnêtement transformées en une monnaie de plus. Le consentement ne s’échange pas contre une hausse du plaisir total du couple ; un rapport sexuel sans accord ne devient pas efficace parce que l’autre y gagne. La sécurité, la dignité et le droit de sortie fixent les limites du problème admissible. Les modèles économiques savent travailler avec des interdits, des droits et des garanties minimales, mais ils les reçoivent de l’extérieur — du droit, de l’éthique, de la politique et de l’expérience humaine.

Enfin, l’explication n’épuise pas le vécu. On peut décrire l’attachement par l’apprentissage, les neurotransmetteurs et les interactions répétées ; après quoi le manque d’une personne précise ne devient pas moins précis. On peut montrer qu’une histoire commune crée un capital spécifique au couple, mais le mot « capital » ne contient pas le dimanche matin, la blague de famille que deux personnes seules connaissent, ou la manière dont l’un remarque sans un mot la fatigue de l’autre. Un modèle scientifique est obligé de réduire la réalité, sinon il aurait la taille de la réalité elle-même et cesserait d’expliquer quoi que ce soit. Le problème commence quand on oublie la part de réalité qui a été écartée.