Une mémoire avec droit de montage
Un souvenir n’est pas un enregistrement vidéo.
Frederic Bartlett faisait lire à des participants britanniques un récit amérindien, « La guerre des fantômes », puis leur demandait de le restituer à différents intervalles. Les détails inconnus changeaient, disparaissaient ou devenaient plus familiers à la culture du narrateur. La mémoire ne sortait pas un enregistrement inchangé ; elle reconstruisait l’histoire à partir des fragments conservés et de schémas intelligibles.
En 1974, Elizabeth Loftus et John Palmer ont montré que même le verbe employé dans une question posée après le visionnage d’un accident influence l’estimation ultérieure de la vitesse et le souvenir des détails. Cela ne signifie pas que toute la mémoire est fausse. Elle est assez fiable pour vivre et pas assez immobile pour tenir la certitude pour une mesure exacte d’authenticité.
Nous conservons des détails isolés, une tonalité émotionnelle et une intrigue générale, et à chaque consultation nous en assemblons une nouvelle version. Le présent influence le montage : le rapport actuel à la personne, les événements ultérieurs, les récits entendus et l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes aujourd’hui.
C’est pourquoi deux participants à une même conversation peuvent sincèrement se souvenir de deux conversations différentes. Cela ne veut pas forcément dire que l’un ment. Parfois les deux se servent d’une reconstruction convaincue d’être un documentaire.
Avec le temps, les détails s’effacent les premiers. Il reste la conclusion :
le voyage était magnifique ;
ce travail était affreux ;
l’enfance était heureuse ;
cette personne s’est toujours mal comportée avec moi.
La conclusion générale peut être juste. Mais elle ne contient plus la matière dont elle est née.
Il vaut donc la peine de noter les choses importantes tant qu’elles ont encore une forme :
- ce qui s’est passé ;
- ce qui a été dit ;
- ce que nous ressentions ;
- ce que nous attendions ;
- ce que nous avons décidé ;
- quelles circonstances paraissaient essentielles.
Ces notes ne deviennent pas une vérité absolue. Celui qui écrit se trompe aussi. Mais elles conservent la version d’une personne qui se tenait plus près des événements et ne connaissait pas encore la suite.
Il est particulièrement utile de consigner les raisons des décisions. Quelques années plus tard, un choix ancien peut sembler absurde. La note rappellera les risques, les contraintes et les inconnues qui ont plus tard disparu de la mémoire en même temps que leur force de conviction.
Le passé ne peut pas être changé. En revanche, on peut cesser de le réécrire chaque jour dans le seul intérêt de l’intrigue du moment.
Scène ordinaire : deux adultes se disputent pour savoir si l’un avait promis d’aller chercher l’autre à la gare. Tous deux se souviennent de la conversation, tous deux s’en souviennent différemment, et tous deux ont raison au sens où ils s’en souviennent réellement. En six mois, le souvenir a intégré trois autres fois où l’on n’est pas venu chercher quelqu’un, plus une dispute qui n’avait rien à voir avec la gare. La dispute ne porte donc pas sur la gare, mais sur celui qui, dans cette famille, fait d’habitude défaut. Chaque nouvelle contrariété retouche légèrement l’ancien enregistrement, et au bout d’un an il ne reste presque plus rien de la conversation d’origine.
Conséquence désagréable : la certitude d’un souvenir ne dit rien de son exactitude. Les images les plus vives et les plus détaillées sont en général celles qu’on a le plus souvent racontées, et chaque récit était un nouveau changement de montage.