Amour

Où chercher ?

Le hasard favorise les esprits préparés.

— Louis Pasteur

Mille profils dans la soirée, le pouce usé par les swipes, et dans la tête la sensation d’un travail productif : plus on fait défiler, plus on s’approche de l’amour. La recherche est devenue une chaîne de montage sur laquelle passent des gens que l’on trie — celui-ci à gauche, celui-là à droite. On croit que c’est là le savoir-faire de la rencontre. C’est en réalité le savoir-faire d’éviter la rencontre sans lâcher l’écran.

Les plateformes élargissent réellement l’accès — c’est leur valeur honnête et non négligeable. Mais les fiches et les pourcentages de compatibilité ne résolvent pas la question suivante : elles ne disent presque rien de ce qui se passera entre deux personnes précises après la rencontre. La question « où chercher ? » ne porte donc pas sur un lieu magique, mais sur la structure du canal : qui rassemble-t-il, que permet-il de voir et à quelle vitesse fait-il passer d’un profil à une interaction vivante.

Le profil sert ici de billet d’entrée : il doit mener à la conversation, pas la remplacer.

Le canal trie les gens à l’avance

Le lieu de la rencontre sélectionne à l’avance les gens selon des critères qui peuvent échapper à l’intéressé. L’université rassemble des personnes d’âge et de trajectoire scolaire semblables ; le milieu professionnel, des personnes aux métiers et aux horaires semblables ; la communauté religieuse, des personnes partageant une partie des valeurs ; le cercle d’amis, des personnes dont les réputations et les liens sociaux se recoupent. Les sociologues appellent homophilie la tendance des liens à se former entre semblables. L’important est qu’une partie de cette ressemblance ne vient pas d’un goût conscient, mais de la structure des possibilités : on choisit parmi ceux que l’institution a déjà assis à côté de soi.

Cela explique l’ancienne efficacité des intermédiaires sans romantiser le passé. La parenté, les voisins et les connaissances communes réduisaient le choix, parfois à l’excès, et apportaient une information préalable. On ne pouvait pas s’inventer facilement une autre biographie devant quelqu’un qui connaît votre sœur et votre ancien patron. Le prix, c’était le contrôle, la promiscuité et l’exclusion de ceux qui ne rentraient pas dans les normes locales.

Les rencontres en ligne ont levé une partie de cette contrainte. Dans une enquête nationale américaine, la rencontre par Internet était devenue en 2017 le mode le plus répandu de rencontre des couples hétérosexuels, devant la rencontre par les amis et la famille. Cela a élargi l’accès aux liens faibles et aux gens extérieurs au cercle habituel. Du même coup, une partie de la vérification intégrée a disparu. La plateforme livre un inconnu plus efficacement que la voisine, mais elle en sait moins que la voisine sur son comportement dans la vie ordinaire.

On obtient un arbitrage entre couverture et vérification préalable. Un milieu fermé donne moins d’options et plus de contexte. Un milieu ouvert, plus d’options et plus d’incertitude. Aucun canal n’est le meilleur dans l’absolu. Si la contrainte tient à l’absence de gens qui conviennent, il faut une large couverture. Si le problème est l’impossibilité d’évaluer la fiabilité, les milieux répétitifs, les projets communs et les liens où le comportement se voit avant toute proposition romantique sont utiles.

Un lieu s’évalue au nombre de contacts et d’observations qu’il produit. Une soirée sans lendemain donne beaucoup de premières impressions. Un cours, un projet bénévole, un groupe sportif ou un cercle d’amis donnent moins de visages nouveaux par soirée, mais permettent de voir une suite : la personne arrive-t-elle à l’heure, comment traite-t-elle ceux dont elle n’a pas besoin, supporte-t-elle l’ennui, tient-elle ses promesses. Le milieu devient une partie de l’instrument de mesure.

Le canal poursuit aussi son propre but

Un intermédiaire n’est jamais un simple tuyau. Un service a ses objectifs et ses métriques : nombre d’utilisateurs actifs, abonnements, affichages publicitaires, temps passé dans l’application ou rencontres réussies. Ces indicateurs coïncident parfois avec le but de l’utilisateur, parfois non. Celui-ci peut avoir besoin d’un seul bon contact et d’une sortie du système ; une plateforme qui gagne de l’argent sur l’attention a intérêt à ce que la recherche continue.

Cette divergence n’exige aucun complot de développeurs. Des métriques différentes suffisent. Les vues, les likes, les messages et les retours se voient immédiatement ; la qualité d’un couple se manifestera tard et, si tout a marché, retirera les deux participants de l’échantillon observé. Le canal mesure donc mieux l’activité en son sein que le résultat au-dehors.

Il est utile d’évaluer un lieu de rencontre non à la durée pendant laquelle il vous retient, mais à sa capacité de fournir l’information nécessaire à votre propre décision. Un bon intermédiaire raccourcit le chemin vers l’étape pertinente suivante. Un mauvais transforme insensiblement la recherche elle-même en produit final.

De la couverture, sans chaîne de montage

La recherche demande deux choses faciles à confondre : une couverture assez large et un vrai contact. En ce sens, elle ressemble à une prospection de terrain : mieux vaut aller là où les rencontres utiles sont possibles et sonder plus d’une parcelle. L’analogie porte sur la répartition des tentatives, pas sur l’évaluation des personnes.

Elle tient sur trois hypothèses. On sait mal à l’avance où naîtra la réciprocité, donc des rencontres variées aident. Les tentatives ne sont pas indépendantes : la réputation, la fatigue et son propre comportement les relient entre elles. Et chaque rencontre a un coût, si bien qu’un élargissement infini de la couverture se met vite à prendre l’attention destinée aux relations déjà commencées.

La limite est simple : une large couverture ne doit pas transformer les gens en objets d’inventaire. Dès que le volume devient une chaîne de candidats, la recherche redevient un catalogue où l’on trie vite des profils et où l’on ne connaît presque personne.

Il faut chercher non pas là où il y a le plus de monde en général, mais là où le canal corrige votre contrainte actuelle. Un cercle étroit appelle de la couverture ; un déficit de confiance, un milieu répétitif et des liens communs ; une correspondance sans fin, un passage rapide à une brève rencontre. Un bon canal mène à des contacts vivants et variés, et permet de voir la personne hors de sa vitrine préparée. La largeur sert avant le contact, la profondeur après.

Sources principales

Finkel, E. J., Eastwick, P. W., Karney, B. R., Reis, H. T., & Sprecher, S. (2012). Online dating: A critical analysis from the perspective of psychological science. Psychological Science in the Public Interest, 13(1), 3–66. Sur l’accès comme valeur réelle des plateformes, voir aussi le chapitre « Un marché qui n’en est pas tout à fait un ».

Joel, S., Eastwick, P. W., & Finkel, E. J. (2017). Is romantic desire predictable? Machine learning applied to initial romantic attraction. Psychological Science, 28(10), 1478–1489. Sur l’imprévisibilité de « l’étincelle », voir le chapitre « Peut-on calculer l’étincelle ».

McPherson, M., Smith-Lovin, L., & Cook, J. M. (2001). Birds of a feather: Homophily in social networks. Annual Review of Sociology, 27, 415–444.

Rosenfeld, M. J., Thomas, R. J., & Hausen, S. (2019). Disintermediating your friends: How online dating in the United States displaces other ways of meeting. Proceedings of the National Academy of Sciences, 116(36), 17753–17758.