L’inconnu sans verdict
La peur collective transforme facilement l’inhabituel en menace, puis appelle cette réaction du bon sens ou de l’instinct. Ne pas connaître une culture étrangère est normal ; rendre un verdict assuré avec si peu de savoir est déjà un choix à part.
L’humain a tendance à faire confiance au familier et à se méfier de l’inconnu. S’y ajoutent la famille, le milieu, les médias et quelques histoires isolées que l’on prend aisément pour la description de tout un groupe.
Le premier sentiment n’est pas toujours choisi consciemment. L’action suivante l’est déjà davantage.
On peut constater :
Cela ne m’est pas familier.
Je ressens de la méfiance.
J’ai peu d’informations.
C’est plus honnête que de transformer sa réaction en propriété de l’autre :
Ils sont dangereux.
Ils sont tous comme ça.
Avec eux, c’est impossible.
L’ignorance n’exige pas de honte. Elle exige de limiter son assurance.
Ce que fait quelqu’un au lit, sa religion, son sexe, son origine ou son orientation ne donnent pas une description complète de son caractère. Ces éléments peuvent compter dans un domaine précis de la relation, mais ne remplacent pas l’observation de l’honnêteté, du soin, de la responsabilité et des limites.
Ce que l’on a reçu à la naissance en dit tout aussi peu sur le mérite : la langue, la nationalité, la couleur de peau ou l’appartenance à la majorité. Cela peut être une source de lien, de mémoire et de fierté culturelle. Mais la fierté d’une tradition n’est pas l’affirmation de sa propre supériorité.
Appartenir à un groupe ne rend pas meilleur. Cela peut créer l’obligation de ne pas déshonorer le groupe — encore que ce soit déjà un travail assez lourd pour une seule personne.
Mieux vaut répondre de ses propres actes que de la valeur symbolique de tous ses ancêtres et contemporains.
La différence entre deux formulations se voit à ce qui en découle. « Je ne suis pas habitué à ce qu’ils parlent fort dans la cage d’escalier » mène à une conversation avec les voisins et, peut-être, à un accord sur les horaires. « Ils sont bruyants, ils sont tous comme ça » mène à une plainte, à une discussion dans le groupe de l’immeuble et à une certitude que plus rien ne peut réfuter, puisque personne n’avait l’intention de vérifier. Entre ces deux phrases, il s’écoule environ une seconde, et tout le choix tient dedans — le reste n’est que conséquences.
La première version laisse de la place à des données nouvelles, la seconde clôt la question. Le verdict économise l’effort exactement une fois, puis exige que la réalité n’y touche plus.