Juger après reconstitution
Le tribunal collectif aime les motifs tout prêts : paresseux, égoïste, ingrat, irresponsable. L’acte d’autrui se voit de l’extérieur ; ses conditions, ses connaissances et ses contraintes, loin de là.
Avant de condamner, il est utile d’essayer de reconstituer la situation :
- ce que la personne savait ;
- ce qu’elle ignorait ;
- dans quel état elle se trouvait ;
- quelles options elle voyait ;
- ce qu’elle craignait ;
- quelles conséquences elle attendait ;
- quelles contraintes nous ne remarquons pas.
Cela n’annule pas la responsabilité. Comprendre une cause ne rend pas admissible un acte nuisible. Cela augmente seulement la chance de critiquer un problème réel, et non une version imaginaire de la personne.
Avant de critiquer, il vaut la peine de formuler l’alternative :
Qu’aurait-il fallu faire autrement, exactement ?
La question suivante est encore plus importante :
Pourquoi la solution qui me paraît évidente pouvait-elle être inaccessible, ou déjà écartée ?
La critique est utile quand elle aide à améliorer un résultat futur. Pour cela, elle doit être concrète, opportune et proportionnée.
Recevoir la critique est également plus simple si l’on sépare l’information de la forme. Un grossier signale parfois une erreur réelle. Un homme poli communique parfois une ineptie confortable.
Toute accusation n’est pas un retour. Le harcèlement attaque la personne et ne contient presque aucune proposition vérifiable. La critique montre un écart, des conséquences et un changement possible.
Si quelqu’un a menti ou manqué à un engagement, il n’est pas obligatoire d’organiser une dénonciation publique. Il suffit parfois de modifier le niveau de confiance. Mais une disparition silencieuse ne vaut pas toujours mieux qu’une conversation : une erreur, un malentendu et une tromperie délibérée appellent des décisions différentes.
Un bon principe est plus simple :
Ne cherchez pas l’aveu de culpabilité pour le plaisir. Cherchez la clarté, la protection et le changement des conditions.
Et ne faites pas ce qu’il faudrait cacher aux gens dont l’opinion compte pour vous. Ce n’est pas un test moral universel, mais c’est un capteur assez bon.
La reconstitution est particulièrement nécessaire quand le matériau sur un conflit vient d’une seule partie et a déjà été rassemblé au sein de sa douleur et de sa justification.
Cette partie connaît ses propres motifs et voit les actes des autres. Elle se souvient de sa goutte d’eau à elle et peut ne pas se souvenir des mois qui ont été la goutte d’eau de l’autre.
C’est pourquoi le récit sur un conjoint, un parent, un chef ou un ami est presque toujours incomplet. Cela ne veut pas dire que le narrateur ment ni qu’on ne peut pas compatir.
On peut en même temps :
- reconnaître son vécu ;
- ne pas poser de diagnostic sur un absent ;
- ne pas conseiller de rompre immédiatement ;
- préciser les faits ;
- garder en tête un danger possible ;
- ne pas se croire juge après un seul monologue.
Il faut se méfier particulièrement des histoires qui exigent d’entrer sur-le-champ dans une coalition et de haïr un tiers.
Parfois une partie cause réellement du tort, et l’exigence d’« entendre les deux parties » devient un moyen de repousser indéfiniment la protection. Aider quelqu’un n’exige pas toujours un procès complet.
Mais mieux vaut ne pas bâtir une opinion définitive sur un inconnu à partir d’un matériau recueilli à l’intérieur du conflit et livré par l’une des parties.
La reconstitution ne change généralement pas l’évaluation de l’acte, mais le destinataire des reproches. Le collègue qui a fait sauter un délai l’a bien fait sauter ; mais si on lui a envoyé les données la veille de la remise, c’est avec l’expéditeur qu’il faut parler. Sans reconstitution, on critique le dernier de la chaîne — il est le plus proche et le mieux visible. C’est commode, rapide et presque toujours inexact.
Avec les récits de conflits, l’arithmétique est la même. L’auditeur reçoit les motifs d’une partie et les actes de l’autre, et sur un tel matériau tout narrateur paraît compréhensible et son adversaire inexplicable. Dans ces conditions, la conclusion sur un inconnu ne se construit pas à partir des faits, mais à partir de qui s’est trouvé là en premier.