Amour

Les enfants, un projet commun irréversible

Petits enfants, petits soucis ; grands enfants, grands soucis.

— Proverbe russe

On dit de l’enfant qu’il est le prolongement de ses parents. Puis on s’étonne que le prolongement veuille vivre autrement. Une autre formule est encore plus simple : les enfants coûtent cher. Elle remarque justement les nuits blanches, l’argent et le temps perdu, mais elle fait de l’enfant un objet de consommation censé se rentabiliser en joie pour son propriétaire. Une troisième version déclare que les enfants sont un investissement pour les vieux jours. Elle est historiquement plausible dans les sociétés sans retraites ni protection sociale. Dans les sociétés dotées de systèmes de retraite, l’enfant devenu adulte peut vivre sur un autre continent, et ses impôts financeront le soutien d’autres personnes que ses seuls parents. Chaque métaphore voit un flux d’argent et perd de vue les autres participants.

Le conflit commence avant l’éducation

En 1974, Robert Trivers a décrit le conflit d’intérêts entre parents et descendance. Le parent répartit ses ressources entre l’enfant présent, ses frères et sœurs, d’éventuels enfants futurs et sa propre survie. L’enfant s’accorde plus de valeur : il est génétiquement identique à lui-même, et partage en moyenne la moitié de ses variantes génétiques avec un frère ou une sœur. Le volume optimal d’investissement parental est plus élevé pour l’enfant que pour le parent. Ce n’est pas un conflit de caractères. Il surgit même dans une famille aimante et n’exige aucun calcul conscient. Le nourrisson réclame plus d’attention que l’adulte n’est capable d’en donner sans se nuire. L’adolescent veut plus d’autonomie que le parent ne l’estime prudent. Les deux peuvent être raisonnables du point de vue de leurs propres objectifs.

Le mot « égoïsme » ne fait ici que gêner. Le modèle montre une divergence d’intérêts, non un défaut moral.

David Haig a proposé de transposer cette logique à l’intérieur de la grossesse. Le fœtus reçoit la moitié de ses gènes de la mère et l’autre moitié du père. Les gènes paternels sont génétiquement indifférents aux futurs enfants que cette femme aurait d’un autre homme ; les gènes maternels ont intérêt à répartir les ressources entre les grossesses. Le modèle prédit un conflit autour de la nutrition et de l’irrigation sanguine du fœtus. L’empreinte génomique en donne des exemples particulièrement parlants : certains gènes fonctionnent différemment selon le parent dont provient la copie. Les signaux du placenta modifient le métabolisme maternel, augmentent la disponibilité du glucose et influent sur la tension, mais le mécanisme observé ne suffit pas à lui seul à prouver chaque interprétation adaptative du modèle.

Ce modèle n’implique pas que le fœtus soit un parasite. Un parasite appartient à une autre lignée reproductive et ne partage pas une part importante des gènes de son hôte. La grossesse est une coopération avec conflit de répartition, non la prise de contrôle d’un organisme étranger. C’est un schéma général important pour la famille. La coïncidence des intérêts n’est jamais totale, mais une divergence partielle n’annule pas la coopération.

Un projet qu’on ne peut pas resigner

Avant la naissance, les futurs parents s’entendent sur une personne qui n’existe pas encore et sur une charge qu’ils ne connaissent tous deux que par les récits d’autrui. On peut promettre de partager à parts égales les nuits, les maladies et les pauses de carrière. Après la naissance, une partie des investissements est déjà irréversible, les besoins de l’enfant n’attendent pas un nouveau tour de négociation, et la charge physiologique est répartie de façon asymétrique. C’est un contrat incomplet avec un troisième participant, qui se met bientôt à formuler ses propres exigences.

La principale difficulté économique tient à ce que les actes d’aujourd’hui modifient le pouvoir de négociation de demain ; le prix des couches n’en est que la partie visible. Celui qui réduit son travail en premier accumule plus vite de l’expérience de soin tout en perdant du revenu. Il devient rationnel pour l’autre de travailler davantage, puisque son heure vaut désormais plus cher sur le marché. Chaque décision confirme la précédente et, quelques années plus tard, un arrangement initialement provisoire paraît efficace : l’un connaît réellement mieux les enfants, l’autre gagne réellement plus. Le système produit les preuves de sa propre nécessité.

L’enfant n’est pas pour autant l’objet de la transaction. Le modèle économique porte sur la répartition des obligations entre les adultes et la société. Il est nécessaire parce que l’intérêt de l’enfant ne peut pas être suspendu le temps que les parents déterminent qui a mal compris l’ancien accord.

Qui paie la maturation de la génération suivante

Dans la famille agraire, les enfants participaient assez tôt à la production et pouvaient, à la vieillesse des parents, devenir leur principale source de soutien. Dans les sociétés industrielles et postindustrielles, l’enfant reçoit pendant de longues années éducation, logement et soins avant d’entrer sur le marché du travail. Une partie des bénéfices futurs de l’éducation prend la forme d’externalités positives : impôts, capital humain et soutien aux institutions communes se répartissent au-delà de la famille, tandis qu’une part importante des coûts est concentrée sur les parents. La grossesse, l’interruption de carrière, les soins quotidiens et l’essentiel des dépenses directes retombent sur une famille précise, souvent de façon inégale en son sein. Cela ne fait pas de l’enfant un bien public pur et ne transforme pas la personne sans enfant en « passager clandestin » : le terme ne désigne que l’écart entre coûts privés et bénéfices collectifs.

Si la société valorise ces externalités alors que le prix privé est élevé, les décisions privées peuvent produire moins de naissances et moins d’investissements dans les enfants qu’une politique collective ne le préférerait. L’école publique, la médecine pédiatrique, les congés rémunérés et les allocations transfèrent une partie des coûts vers ceux qui reçoivent une partie des bénéfices futurs. C’est un argument sur la répartition des coûts, et non l’idée que l’État devrait assigner aux gens un nombre d’enfants souhaitable.

Les recherches sur le bien-être des parents donnent une image mitigée. La parentalité est associée à davantage de sens, mais aussi à davantage de stress. L’ampleur et le signe de la relation dépendent de l’âge, du caractère désiré de l’enfant, du couple, du revenu et du soutien. Dans les comparaisons entre pays, la « pénalité de bonheur » des parents est plus faible là où les congés, la garde d’enfants et la protection de l’emploi abaissent le prix privé de la parentalité, et elle disparaît dans certains échantillons. Ce n’est pas une expérience naturelle pure : les pays diffèrent par la culture et par une multitude d’institutions, si bien que la comparaison ne prouve pas l’effet propre de chaque politique. Mais le tableau limite l’explication morale : la charge de la parentalité varie nettement avec l’organisation de l’environnement et n’est pas une propriété fixe de l’enfant lui-même.

Trois intérêts distincts

On discute souvent des décisions concernant les enfants comme s’il existait un sujet familial unique. En réalité, il y a au moins trois niveaux. L’enfant a un intérêt à la sécurité, au développement et à une autonomie croissante. Les parents, à l’intimité, au sens, à leur propre santé, au revenu et à leurs autres enfants. La société, à la démographie, au capital humain et à la solidité des institutions. Ces intérêts se recoupent, mais ne coïncident pas automatiquement. La politique publique peut viser une natalité plus élevée alors que la famille n’y trouve pas son compte, et que le futur enfant n’est pas encore en état de participer à la décision. Un parent peut souhaiter des réussites qui ne correspondent pas à l’intérêt de la personne une fois adulte. Un enfant peut réclamer une ressource qui détruit la santé du parent.

Dans les termes d’une décision complexe, les rôles sont eux aussi séparés. Les parents prennent la décision et paient une part importante des coûts précoces ; l’enfant en vit les conséquences plus longtemps que tout le monde ; la société reçoit plus tard une partie du capital humain créé ; les coûts corporels et professionnels peuvent peser de manière disproportionnée sur un seul parent. Appeler tout cela un « intérêt de la famille » unique, c’est cacher dans la grammaire la répartition du pouvoir et des coûts.

Une seule métaphore ne convient pas à tous les niveaux. L’enfant n’est ni un projet d’investissement de ses parents ni un bien public pur. C’est un participant distinct, temporairement et radicalement dépendant des autres. Ce qui justifie le soutien à la famille, c’est la répartition des bénéfices et des coûts de l’éducation entre des personnes et des époques différentes, et non l’exigence que les enfants « soient rentables ». Les parents prennent la décision initiale, mais l’enfant n’appartient pas à leur plan.

Sources principales

Trivers, R. L. (1974). Parent-offspring conflict. American Zoologist, 14(1), 249–264.

Haig, D. (1993). Genetic conflicts in human pregnancy. Quarterly Review of Biology, 68(4), 495–532.

Nelson, S. K., Kushlev, K., & Lyubomirsky, S. (2014). The pains and pleasures of parenting. Psychological Bulletin, 140(3), 846–895.

Glass, J., Simon, R. W., & Andersson, M. A. (2016). Parenthood and happiness in 22 OECD countries. American Journal of Sociology, 122(3), 886–929.