Leçons de vie

Ne pas concourir en biographies

La conversation sociale fonctionne souvent comme une vente aux enchères discrète : au voyage d’autrui on ajoute un voyage plus lointain, à un achat un achat plus cher, à une difficulté une difficulté plus lourde. L’expérience partagée se transforme alors en compétition pour la biographie la plus haute.

Moi, j’ai été encore plus loin.

Moi, j’avais un modèle plus cher.

Mon projet, lui, était plus compliqué.

La conversation se change insensiblement en enchères de biographies.

Une expérience partagée crée parfois du lien. Mais avant de sortir son propre lot, il vaut la peine de laisser l’autre finir :

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué là-bas ?

Comment en es-tu arrivé là ?

Tes attentes ont-elles été comblées ?

Les gens aiment vraiment raconter ce qui compte pour eux. Un intérêt sincère est plus agréable qu’une admiration de service.

Faire semblant d’entrer dans le jeu de la vantardise avec un mépris intérieur est une stratégie moins heureuse. L’interlocuteur reçoit une fausse proximité, et celui qui écoute s’exerce à une supériorité dissimulée.

On peut simplement reconnaître l’événement :

On dirait que c’était important pour toi.

Félicitations.

Belle expérience.

Il ne faut pas cacher ses propres réussites par peur de susciter l’envie. Se rapetisser en permanence crée aussi une relation inégale.

La pertinence dépend du contexte. Raconter des vacances coûteuses peut être normal entre amis et déplacé devant quelqu’un qui vient d’annoncer qu’il a perdu son logement. Non parce que la réussite serait honteuse, mais parce que l’attention à l’état de l’autre passe avant le droit de tout partager sur-le-champ.

La vantardise ne commence pas quand on mentionne quelque chose de bien. Elle commence quand la fonction principale du récit devient de modifier sa propre position par rapport à celui qui écoute.

La meilleure façon de ne pas blesser quelqu’un aux moyens plus modestes n’est pas de jouer la pauvreté, mais de ne pas faire des ressources la mesure de la valeur humaine.

L’enchère se reconnaît à un détail : le narrateur n’a pas posé une seule question sur l’autre. Quelqu’un revient de son premier séjour en montagne ; en retour, il reçoit une liste de quatre cols, un tour d’horizon du matériel et l’altitude à partir de laquelle cela devient intéressant. Formellement, c’est un intérêt partagé. En pratique, son récit est terminé et on n’y reviendra plus. Il aurait suffi de demander ce qui l’avait marqué ; la liste des cols n’aurait pas disparu et aurait tranquillement attendu cinq minutes.

Une question à la place de son propre exemple coûte dix secondes et ramène la conversation là où elle a commencé. Son histoire n’en disparaîtra pas — elle attendra simplement le tour où on l’écoutera au lieu de la subir.