Pas coupable — mais protégez-vous
Le débat public sur la sécurité glisse facilement soit vers l’accusation de la victime, soit vers le refus de toute précaution personnelle. Ces questions doivent être séparées : la responsabilité pèse sur l’agresseur, et les mesures de protection peuvent malgré tout réduire le risque.
Les vêtements, le quartier, l’heure, un visage ouvert et le prix d’un téléphone ne donnent à personne le droit d’agresser, de voler ou de harceler.
En même temps, on peut prendre des précautions :
- fermer les portes à clé ;
- choisir un itinéraire éclairé ;
- ne pas exhiber de grosses sommes ;
- garder ses affaires sous contrôle ;
- ne pas discuter avec quelqu’un d’agressif ou très alcoolisé ;
- ne traverser qu’après avoir évalué la circulation, même quand on a la priorité ;
- prévenir quelqu’un d’un déplacement risqué.
Ces mesures réduisent la probabilité d’un dommage. Elles ne redistribuent pas la faute morale.
La phrase « il l’a bien cherché » mélange deux questions :
Le risque pouvait-il être réduit ?
Qui a décidé de causer le dommage ?
À la première, la réponse est parfois oui. À la seconde, c’est l’agresseur, quoi qu’il arrive.
La sécurité devient toxique quand on propose à quelqu’un de renoncer à toute vie normale pour se protéger des crimes éventuels d’autrui.
On ne peut pas garantir qu’un vêtement, un quartier ou une expression du visage bien choisis empêcheront une agression. On peut seulement réduire certains risques et se garder une issue.
La même confusion logique, appliquée à la route, ne gêne personne. La ceinture attachée ne signifie pas que le passager répond du fait qu’un autre a déboîté à contresens. Le casque du cycliste ne délivre pas à l’automobiliste l’autorisation de ne pas regarder. Personne ne dit à quelqu’un renversé sur un passage piéton qu’il est fautif d’être parti à pied. Dans les discussions sur les agressions, la même construction passe pourtant pour un argument — sans doute parce qu’il est plus simple de commenter le comportement de la victime que d’admettre qu’il n’existe pas de protection contre la décision d’un autre.
La distinction pratique est simple et passe par le temps. Les précautions, on les choisit pour soi et à l’avance. Dès qu’on les oppose après coup à quelqu’un d’autre, ce n’est plus de la sécurité, c’est une façon de clore le sujet.