Une solution à crédit
Certains problèmes grandissent tout seuls.
Dan Ariely et Klaus Wertenbroch laissaient des étudiants fixer eux-mêmes les dates de rendu de leurs travaux. La liberté totale — une seule échéance à la fin du cours — se révélait pire qu’un système d’engagements intermédiaires. Les étudiants se donnaient effectivement des délais et amélioraient leurs résultats, même si les dates imposées par l’enseignant marchaient encore mieux.
L’expérience montre bien la nature double de la contrainte. L’homme futur demande parfois à l’homme présent de planter une barrière, parce qu’il connaît ses habitudes. Mais une barrière mal choisie ne fait que réduire la liberté sans orienter le mouvement. Un engagement est utile quand il découpe le travail en étapes et rend le retard assez coûteux sans transformer l’erreur en catastrophe.
Une petite fuite devient une réfection de plancher. Une conversation désagréable se change en tradition familiale pluriannuelle de se taire à table. Une erreur dans les données se reproduit dans les rapports jusqu’à ce que plus personne ne sache d’où vient le chiffre.
Pour autant, il ne faut pas se jeter sur tous les problèmes immédiatement. Il est parfois plus sage d’observer, de recueillir des informations ou d’attendre le bon moment. Ce qui compte n’est pas l’âge du problème, mais sa dynamique :
- le dommage augmente-t-il ;
- ferme-t-il des options futures ;
- touche-t-il d’autres processus ;
- la correction devient-elle plus chère ;
- peut-il disparaître sans intervention ;
- l’attente est-elle réversible.
Les solutions qui suppriment aussitôt le symptôme mais créent une obligation permanente sont particulièrement suspectes.
Si une porte coince, on peut la pousser de l’épaule tous les jours. C’est rapide, familier, et cela transforme peu à peu un défaut de porte en élément d’emploi du temps. La vraie réparation demande plus d’efforts une seule fois, mais elle met fin au versement quotidien.
Ainsi fonctionne la solution à crédit. Aujourd’hui elle coûte moins cher. Demain elle exige d’être répétée. Puis un processus entier se construit autour d’elle, et un an après tout le monde estime qu’il ne peut pas en être autrement.
Une solution provisoire est acceptable si elle est réellement provisoire :
- la cause est comprise ;
- le risque est borné ;
- une date de remplacement est fixée ;
- un responsable est désigné ;
- la solution définitive se prépare ;
- la mesure provisoire ne masque pas une dégradation.
L’étiquette « provisoire » ne constitue pas en soi un délai. Certaines constructions provisoires survivent à leurs auteurs et accèdent au statut de patrimoine historique.
L’indicateur fiable du crédit, c’est l’objet de la maison sur lequel le nouvel occupant pose une question dès le premier jour. Le seau sous le tuyau à la cave, la brique qui cale le portillon, l’ordinateur portable qu’on n’éteint pas parce qu’après extinction il ne redémarre pas. Chacun d’eux a été un jour une mesure provisoire pour le week-end. Puis il a reçu une place fixe, puis une habitude, puis le statut de particularité de la maison, dont on prévient à l’emménagement.
Le bon calcul ne porte pas sur le prix de la réparation, mais sur le versement annuel. Une porte poussée de l’épaule deux fois par jour, cela fait sept cents poussées par an ; une heure de travail et le prix d’une charnière les battent largement. On choisit d’ordinaire la solution provisoire non parce qu’elle est moins chère, mais parce que son versement est invisible et ne se règle pas en argent.