Nommer le harcèlement
Le harcèlement commence rarement par une annonce solennelle. Il y a d’abord un surnom, une blague qui revient, une petite bousculade ou un test de ce que la personne est prête à endurer.
Après le meurtre de Kitty Genovese à New York, les journaux ont fabriqué un récit influent mais inexact sur des dizaines de témoins indifférents. John Darley et Bibb Latané ont choisi d’étudier non pas la dureté de cœur de la ville, mais la structure de la situation. Dans leurs expériences, les participants demandaient de l’aide plus lentement lorsqu’ils croyaient que d’autres personnes entendaient aussi ce qui se passait.
Ainsi est née l’idée de dilution de la responsabilité. La foule ne rend pas nécessairement chacun pire ; elle rend moins clair qui exactement doit agir. C’est pourquoi, en cas de danger réel, il est plus efficace de s’adresser à une personne précise — « vous, en veste bleue, appelez les secours » — que de s’adresser à l’humanité en général.
Il est utile de marquer la limite tôt et clairement :
Ça ne me plaît pas.
Ne m’appelle pas comme ça.
Ne touche pas à mes affaires.
Pour moi, ce n’est pas une blague.
Mieux vaut parler d’un acte précis que de prouver que l’autre est quelqu’un de mauvais. Le calme aide à garder les choses claires, mais son absence ne rend pas la limite moins légitime. On a le droit d’avoir peur, de se mettre en colère ou de pleurer.
Un seul message peut suffire pour une maladresse occasionnelle. Face à un harcèlement systématique, un simple refus ne suffit souvent pas. Il faut :
- consigner les épisodes ;
- des témoins ;
- s’adresser aux adultes ou à la direction ;
- changer d’environnement ;
- le soutien d’un groupe ;
- un plan de sécurité.
Le conseil « n’y réagis pas » réduit parfois le plaisir de l’agresseur. Parfois, il annonce qu’il n’y aura pas de résistance. Le choix dépend de la situation.
Les causes du harcèlement peuvent tenir au statut, aux normes du groupe, à l’agressivité ou au désir d’obtenir une réaction. Il n’est pas obligatoire de chercher une douleur cachée chez l’agresseur pour reconnaître sa responsabilité. Les gens malheureux sont capables, eux aussi, de répondre de leurs actes.
L’essentiel est de ne pas prendre le choix de l’agresseur pour une évaluation objective de soi.
On ne choisit pas une cible uniquement pour ses propriétés. Parfois, on teste simplement qui le groupe autorisera à attaquer.
Le harcèlement systématique commence d’ordinaire par des broutilles dont on est gêné de parler à voix haute : un sobriquet, un sac à dos caché, un cahier abîmé, « allez, on plaisante ». Chaque épisode pris isolément se déclare facilement insignifiant, et c’est là-dessus que tient toute la construction. C’est pourquoi la trace écrite ne sert pas seulement dans la discussion avec le principal adjoint ou les ressources humaines : trois lignes avec des dates transforment un assortiment de broutilles en un long fait unique, plus difficile à mettre sur le compte de la susceptibilité.
D’où une conséquence désagréable pour ceux qui instruisent ces histoires de l’extérieur. Qui arrive avec un seul épisode paraît peu convaincant. Au moment où les épisodes sont assez nombreux, il ne vient généralement plus.