Leçons de vie

Les erreurs intégrées à la pensée

Le cerveau ne se trompe pas seulement de temps en temps. Il se trompe de façons prévisibles.

L’article d’Amos Tversky et Daniel Kahneman de 1974 ne commençait pas par accuser les gens de bêtise. Les auteurs montraient comment des heuristiques rapides — disponibilité, représentativité, ancrage sur une valeur initiale — permettent de juger en situation d’incertitude tout en produisant des erreurs systématiques.

Dans l’une des expériences, un nombre obtenu au hasard devenait l’ancre de l’estimation suivante, alors même que les participants savaient qu’il était aléatoire. Le cerveau ne croyait pas le nombre ; il commençait simplement son ajustement à l’endroit où le nombre l’avait placé. Connaître le nom de l’erreur ne rend pas insensible. Cela donne seulement une raison de vérifier d’où le calcul est parti.

Nous remarquons ce qui confirme ce que nous croyons déjà. Nous craignons les pertes plus que nous ne nous réjouissons de gains équivalents. Nous jugeons plus probable ce qui se rappelle facilement. Nous expliquons nos propres actes par les circonstances, et ceux d’autrui par le caractère.

Connaître le nom de ces erreurs ne crée aucune immunité. On est capable de lire une liste de biais cognitifs et de s’en servir immédiatement pour diagnostiquer tout son entourage.

Il est plus utile de créer des procédures qui empêchent l’erreur de passer inaperçue :

  • chercher des données contre sa propre version ;
  • noter la prévision avant le résultat ;
  • demander ce qui ferait changer d’avis ;
  • séparer le fait de l’interprétation ;
  • faire intervenir quelqu’un d’une autre position ;
  • revoir la décision après une pause ;
  • utiliser une checklist là où l’erreur se répète.

Le biais le plus difficile à repérer est celui qui protège une conclusion agréable. Nous vérifions volontiers l’information qui contrarie nos désirs, et nous acceptons avec une rapidité étonnante celle qui les soutient.

La question ne doit donc pas être seulement :

Où puis-je me tromper ?

Mais aussi :

Quelle erreur ai-je tout intérêt à ne pas remarquer en ce moment ?

La raison reste imparfaite même après avoir étudié la psychologie. Simplement, une partie de ses tours cesse d’être entièrement nouvelle.

L’ancrage se laisse facilement attraper sur un devis. Le premier artisan annonce quatre cent mille pour la rénovation de la salle de bains. Le deuxième en annonce trois cent vingt et paraît aussitôt avantageux, alors que le travail en vaut deux cents et que le chiffre de quatre cents a été lancé par quelqu’un qui voulait simplement beaucoup. Ensuite tous les calculs se font en descendant à partir de quatre cents, et une remise arrachée de trente mille est ressentie comme une victoire. L’artisan n’est pas forcément un escroc : il a pu lancer un prix au jugé, pour lui-même, afin de ne pas se brader, et il a tout de même fixé le cadre de la conversation pour un mois.

La protection ne consiste pas à ne pas céder : celui qui connaît le mot « ancrage » cédera aussi. La protection est dans l’ordre des opérations — d’abord sa propre estimation du volume et du prix, ensuite les chiffres des autres. L’ordre coûte moins cher que la volonté.