Leçons de vie

La vocation à l’intersection

Un travail réussi se trouve souvent à l’intersection de quatre éléments : ce qui intéresse la personne, ce qu’elle est capable de bien faire, ce que d’autres sont prêts à payer et le quotidien qu’elle est prête à supporter.

Le dernier point est particulièrement important.

L’amateur de photographie s’imagine photographier des lieux intéressants. Le professionnel, lui, trie aussi des fichiers, négocie des conditions, attend son paiement et photographie un objet que le client veut voir sous un angle trois degrés plus à gauche.

Le cuisinier amateur choisit le plat et les invités. Le cuisinier de restaurant prépare ce qui a été commandé, dans le temps imparti et de nombreuses fois d’affilée.

Transformer une passion en métier peut effectivement en diminuer le plaisir. L’échéance imposée, les exigences du client et la nécessité de gagner sa vie changent le rapport à l’activité.

Ce n’est pas toujours le cas.

Pour certains, la professionnalisation apporte : plus de temps pour ce qu’ils aiment, l’accès aux outils, une maîtrise approfondie, une communauté et la possibilité de résoudre des problèmes difficiles.

Il ne faut donc ni transformer à tout prix un loisir en travail, ni le protéger à tout prix de l’argent.

Une transition d’essai est utile :

  • une petite commande ;
  • un stage ;
  • un temps partiel ;
  • un projet ;
  • une conversation avec un professionnel ;
  • quelques semaines de routine réelle.

Une vocation n’est pas non plus tenue d’être unique et définitive. Les centres d’intérêt, le marché et les capacités changent. On peut composer plusieurs fois une nouvelle intersection.

Des connaissances spécialisées réduisent la concurrence, mais un domaine étroit crée une dépendance à un petit marché. Une compétence large se transporte plus facilement, mais se vend plus difficilement comme rare.

Une bonne construction professionnelle associe en général de la profondeur dans un domaine et la capacité à dialoguer avec les domaines voisins.

Musique et acoustique, dessin et chimie, bâtiment et programmation — il n’y a rien de magique dans ces couples. Simplement, aux frontières des disciplines, il y a souvent moins de gens capables de comprendre les deux côtés.

Le cuisinier amateur et le cuisinier de restaurant font des choses différentes désignées par le même verbe. À la maison, on prépare le plat une fois, pour des gens reconnaissants d’avance. Au restaurant, on le prépare deux cents fois avec un résultat identique, et c’est justement l’identité du résultat qui est payée. Le test qui décide si une passion peut devenir un métier ne s’énonce pas « est-ce que j’aime faire ça », mais « est-ce que j’aime faire ça pour la deux-centième fois, quand personne ne regarde et que le résultat doit être le même que la première ».

La répétition, c’est exactement ce quotidien qu’il faudra supporter, et c’est précisément lui qu’on ne peut pas apercevoir de l’extérieur : du dehors on voit le plat, pas les deux cents portions identiques. Le loisir tient sur la première fois, le métier sur la deux-centième.