Amour

Quand il y a trop d’hommes ou trop de femmes

La rareté est le meilleur des marketeurs.

— Aphorisme contemporain

La naissance d’un fils peut modifier le budget familial vingt ans avant son mariage. En Chine, dans les régions où les hommes sont en excédent, les parents de garçons se sont mis à épargner davantage : le futur marié avait besoin d’un logement, d’un revenu stable et d’une position dans une compétition où les rivaux sont plus nombreux que les épouses possibles. La démographie est entrée sur le compte en banque non pas comme un tableau d’État, mais comme une famille de plus ayant acheté un appartement à son fils.

Cet exemple détruit l’habitude commode de considérer le rapport des sexes comme un décor. Le nombre ne change pas seulement la probabilité de se rencontrer. Il change les incitations avant la rencontre : combien étudier, gagner et mettre de côté ; à quel âge se marier ; combien coûte un refus ; quelles exigences paraissent réalistes. Le goût privé reste privé, mais le prix d’une stratégie est fixé par le nombre de gens qui tentent de faire un choix semblable.

Non pas la population en général, mais le cercle accessible

La phrase « il y a moins d’hommes » ne dit presque rien sans les petits caractères. Ce qui compte n’est pas l’équilibre global de la population, mais le rapport local entre les personnes adéquates et mutuellement accessibles : âge, lieu, orientation sexuelle, éducation, intention de former un type d’union donné. Une ville peut compter plus de femmes alors que la pénurie d’hommes ne touche qu’une seule tranche d’âge ; la statistique nationale peut afficher l’équilibre alors que la migration a vidé une région précise. Le marché des relations se révèle une fois de plus non pas un marché unique, mais une multitude de salles partiellement communicantes.

La rareté d’un camp n’améliore ses options extérieures que lorsque le choix potentiel peut se transformer en sortie réelle. Le droit, le revenu, la sécurité et la norme sociale peuvent bloquer cette possibilité même avec un grand nombre de partenaires potentiels. La pénurie démographique n’augmente pas le pouvoir de négociation automatiquement, mais par la disponibilité du refus.

Une quasi-expérience tirée des listes d’immigration

Joshua Angrist a utilisé les différences de composition par sexe des flux migratoires et la propension de la deuxième génération à fonder une famille au sein d’un milieu ethnique proche comme source de variations proches d’une quasi-expérience. Là où les hommes étaient relativement plus nombreux que les femmes, les femmes se mariaient plus souvent, travaillaient moins souvent hors du foyer, et les revenus familiaux comme les gains des hommes étaient plus élevés. Le résultat concorde avec un changement de position des femmes sur le marché matrimonial, mais il ne ressemble pas à une simple histoire d’émancipation : une position plus avantageuse s’accompagnait d’une répartition des rôles plus traditionnelle. L’estimation porte sur des groupes d’immigrants historiques où les mariages se concluaient souvent à l’intérieur du milieu ethnique, et ne constitue pas un coefficient universel du marché de la rencontre actuel.

Le pouvoir de négociation signifie la possibilité d’obtenir davantage de ce que l’on veut, non un mouvement obligé vers l’ensemble contemporain des normes. Si, dans un milieu donné, une bonne issue pour une femme est associée au mariage, au revenu du mari et à la possibilité de ne pas travailler, la pénurie de femmes peut renforcer précisément cette construction. Le modèle ne choisit pas l’objectif à la place de l’intéressé. Il montre seulement quel consentement a pris de la valeur.

Shang-Jin Wei et Xiaobo Zhang ont proposé pour la Chine un mécanisme d’épargne compétitive. Leurs estimations reliaient la hausse de l’excédent masculin à une hausse de l’épargne, surtout dans les familles avec fils, et l’interprétaient comme une tentative d’améliorer la position relative du fils sur le marché matrimonial. Prise isolément, une famille peut agir raisonnablement : un appartement et des économies élargissent réellement le choix du fils. Quand beaucoup font de même, le seuil d’entrée général monte, et l’avantage d’un ménage oblige le voisin à acheter la même chose. L’estimation porte sur la Chine d’une période de changement rapide du rapport des sexes et dépend d’hypothèses permettant d’isoler l’effet causal ; elle ne prouve pas que chaque famille formulait consciemment son motif ainsi.

C’est le passage typique d’un comportement individuellement raisonnable à un résultat collectivement coûteux. De la même façon, l’excédent d’un camp peut accroître les investissements dans l’apparence, l’éducation, les biens de statut ou la fiabilité démonstrative. Une partie de ces dépenses crée des qualités réelles ; une autre ne fait que modifier la position relative. Si tous les candidats se hissent sur la pointe des pieds, personne ne devient plus grand que les autres, mais tout le monde doit rester debout ainsi.

La rareté fige les prix et les normes

La colonisation australienne a fourni une quasi-expérience historique. Aux XVIIIe et XIXe siècles, on envoyait dans certaines régions beaucoup plus de bagnards hommes que de femmes. Là où l’excédent masculin était le plus fort, les femmes se mariaient plus souvent et travaillaient moins souvent hors du foyer. Le déséquilibre démographique a ensuite disparu, mais une partie des vues plus traditionnelles sur le travail féminin a subsisté. Les auteurs interprètent cette persistance comme une transmission culturelle, même si un dispositif historique ne peut pas exclure entièrement toutes les différences régionales de longue durée.

Le mécanisme n’exige aucun complot conscient. Un comportement avantageux sous un rapport des sexes donné se change en attente, puis en justification morale et en scénario familial. La génération suivante n’hérite plus de la pénurie initiale, mais de la norme née en réponse à celle-ci. Ainsi la géographie du passé continue d’agir une fois la cause oubliée.

Le nombre et l’histoire qu’on raconte sur le nombre

Relier statistiquement la composition par sexe à un comportement est facile ; isoler la cause est difficile. Les régions à excédent d’hommes sont souvent jeunes, migratoires, pauvres, frontalières ou en croissance rapide. La criminalité, l’épargne et les normes matrimoniales influent elles-mêmes sur la migration. D’où l’intérêt des comparaisons où la composition a changé pour une raison extérieure et où les explications concurrentes peuvent être testées séparément.

Les études les plus convaincantes sont celles où le déséquilibre est apparu pour des raisons relativement extérieures au comportement ultérieur : restrictions migratoires historiques, composition des navires arrivés, politique de natalité ou différences entre générations d’immigrants. Même ces dispositifs quasi expérimentaux ne sont pas stériles. Ils permettent de réduire l’éventail des explications, mais le résultat reste attaché à des institutions et à une époque précises.

Le mécanisme économique se vérifie par une chaîne. Le déséquilibre numérique doit d’abord modifier la disponibilité réelle des partenaires dans le cercle accessible. Ensuite le pouvoir de négociation ou la concurrence. Seulement après cela, on attend des changements dans l’épargne, le logement, le travail, le mariage ou la prise de risque. Si les maillons intermédiaires ne sont pas visibles, la belle histoire démographique peut n’être qu’une nouvelle version du caractère national.

Ce critère est utile aussi dans l’observation personnelle. La phrase « dans cette ville, impossible de rencontrer quelqu’un » peut décrire une vraie pénurie locale, mais il faut d’abord vérifier l’âge, les objectifs, les réseaux sociaux et les canaux de recherche. La proportion nationale est une carte à trop petite échelle pour aller jusqu’à la personne la plus proche.

Dans les données provinciales chinoises, l’excédent masculin chez les jeunes adultes était associé à un niveau plus élevé de crimes violents et d’atteintes aux biens. C’est un résultat solide pour un pays et une période donnés, mais pas une loi universelle du comportement masculin. Le déséquilibre des sexes peut renforcer la concurrence et la prise de risque, mais ses conséquences dépendent de la migration, du cercle de recherche, des normes matrimoniales, des institutions juridiques et de la sécurité. Un même déséquilibre numérique peut donner des résultats différents selon les systèmes.

À l’échelle individuelle, il faut d’abord déterminer son propre cercle accessible de partenaires potentiels, plutôt que de répéter la proportion nationale. À l’échelle des politiques publiques, il importe de voir qu’une intervention démographique ne s’arrête pas au nombre de naissances : elle peut modifier l’épargne, le logement, le travail, la criminalité et les normes pour des décennies. Dans un couple, l’avantage créé par une pénurie temporaire ne devient pas une propriété personnelle ni un droit naturel. La rareté peut augmenter le pouvoir de négociation quand le refus est accessible, sans augmenter la valeur humaine.

Sources principales

Angrist, J. D. (2002). How do sex ratios affect marriage and labor markets? Evidence from America’s second generation. Quarterly Journal of Economics, 117(3), 997–1038.

Wei, S.-J., & Zhang, X. (2011). The competitive saving motive: Evidence from rising sex ratios and savings rates in China. Journal of Political Economy, 119(3), 511–564.

Grosjean, P., & Khattar, R. (2019). It’s raining men! Hallelujah? The long-run consequences of male-biased sex ratios. Review of Economic Studies, 86(2), 723–754.

Edlund, L., Li, H., Yi, J., & Zhang, J. (2013). Sex ratios and crime: Evidence from China. Review of Economics and Statistics, 95(5), 1520–1534.