Le bonbon et le dîner
Un petit enfant choisit le bonbon tout de suite plutôt qu’un bon dîner le soir. Un adulte est formellement capable d’agir autrement. Dans les faits, l’humanité a inventé la carte de crédit, la livraison express et le bouton « épisode suivant » pour vérifier cette capacité de plus près.
La célèbre expérience du marshmallow, où l’on promettait à l’enfant une seconde friandise contre quinze minutes de patience, a été racontée pendant des décennies comme la preuve que la volonté décide d’un destin. En 2018, Tyler Watts et ses collègues l’ont refaite sur un échantillon plusieurs fois plus grand et plus varié que celui d’origine. Le lien avec les réussites ultérieures subsistait, mais il avait diminué de moitié environ et disparaissait presque une fois pris en compte le niveau d’études et le revenu de la famille.
Autrement dit, l’enfant qui attend est souvent moins patient que convaincu qu’on lui apportera ce qui a été promis. Celui à qui, à la maison, on promettait un deuxième bonbon sans jamais l’apporter se comporte rationnellement en prenant le premier.
La récompense différée est utile là où l’effort d’aujourd’hui augmente réellement le résultat de demain. Les études, l’épargne, l’entraînement et les soins demandent souvent de payer d’avance et d’en profiter plus tard.
Mais repousser indéfiniment sa vie n’est pas non plus de la maturité. On peut travailler des décennies pour un avenir qui recule sans cesse de quelques années. On devient un fournisseur très discipliné de biens destinés à une version de soi qui n’arrive jamais.
La question utile n’est pas seulement de savoir si je suis capable de renoncer au bonbon. Il faut aussi savoir s’il y aura un dîner le soir et si c’est bien celui-là que je veux.
Un bon plan laisse de la place à l’avenir et au présent. Sinon, l’avenir recevra un jour un être parfaitement conservé qui n’aura jamais appris à se servir de sa propre vie.