Leçons de vie

Jusqu’au point final

La culture de la vitesse tient pour bon interlocuteur celui qui comprend vite et répond vite. L’interruption se déguise donc facilement en vivacité d’esprit : l’idée est déjà claire, pourquoi attendre la fin ?

Parfois elle est effectivement claire. Mais l’autre a tout de même le droit de la terminer lui-même.

Écouter jusqu’au bout offre plusieurs avantages : l’interlocuteur peut préciser l’essentiel, la formulation initiale peut changer, le poids émotionnel du sujet devient perceptible, la probabilité de répondre à côté diminue, et la personne sent qu’elle a participé à une conversation au lieu de fournir de la matière à votre réplique.

La formule « oui, je sais » est particulièrement dangereuse. Elle peut vouloir dire :

J’ai déjà entendu cette information.

L’interlocuteur entend souvent :

Ton idée ne mérite pas d’être achevée.

Même une histoire connue peut contenir un détail nouveau, ou simplement compter pour celui qui parle à cet instant précis.

Cela ne veut pas dire qu’il faille supporter tout monologue jusqu’à sa mort naturelle. On peut arrêter une répétition ou ramener la conversation au sujet :

J’ai saisi l’idée principale. Est-ce bien le délai qui compte ici ?

Je peux préciser un point avant qu’on continue ?

Il nous reste dix minutes, passons à la décision.

Interrompre est parfois nécessaire : temps limité, erreur factuelle manifeste, dérobade devant la question, franchissement d’une limite. La différence tient à ce que l’interruption sert la conversation, et pas seulement l’impatience.

Si l’interlocuteur connaît mieux le sujet, écouter est d’autant plus rentable. Mais l’autorité n’exige pas une adoration silencieuse. Un spécialiste se trompe lui aussi, et une question peut révéler une divergence de prémisses.

La forme respectueuse est simple :

Il y a peut-être une chose que je ne prends pas en compte. Comment cela s’accorde-t-il avec… ?

Vérifier son doute plus tard est raisonnable. Se taire à jamais au seul motif que l’autre a plus d’expérience l’est moins.

Le coût de l’interruption se voit surtout là où le détail compte. Le réceptionnaire d’un garage qui, à la deuxième phrase du client, lance « compris, un bruit dans les suspensions », n’a parfois pas le temps d’entendre que le bruit n’apparaît qu’à froid et seulement en tournant à gauche. Le diagnostic prend ensuite une heure de plus, payée par les deux parties. Le client, lui, se tait d’ordinaire : puisque le mécanicien a dit « compris », c’est qu’il sait mieux. Le bruit à froid ressortira une semaine plus tard, et cette fois contre supplément.

On expose rarement l’essentiel en premier. On va plus souvent de ce qu’on a remarqué d’abord à ce qui compte vraiment, et le « j’ai compris » arrête l’autre à peu près au milieu.