La démocratie sans auréole
La rhétorique politique proclame tantôt que le choix de la majorité est la sagesse suprême, tantôt que les élections sont un spectacle vide. La démocratie ne garantit pas une décision raisonnable ; elle crée avant tout un moyen de répartir et de changer le pouvoir sans guerre civile obligatoire.
Le vote ne transforme pas la majorité en spécialistes. Les électeurs connaissent les candidats par la publicité, le journalisme, les messages des partis et leurs propres préjugés. L’argent, l’accès aux médias, les règles électorales et le découpage des circonscriptions influent sur le résultat.
Un politicien peut l’emporter grâce à son programme, à son charisme, à la peur de son adversaire, à une crise bien tombée, ou parce que son nom figurait en premier sur le bulletin. La volonté du peuple paraît ensuite un peu moins métaphysique.
Mais de l’imperfection des élections il ne découle pas que le résultat soit toujours désigné d’avance ni que toutes les alternatives se valent.
Les régimes politiques diffèrent sur des points importants :
- peut-on changer le pouvoir ;
- existe-t-il une justice indépendante ;
- l’opposition est-elle tolérée ;
- les médias sont-ils libres ;
- les minorités sont-elles protégées ;
- peut-on créer des organisations ;
- les responsables rendent-ils des comptes ;
- est-il difficile de changer les règles dans l’intérêt de ceux qui gouvernent.
La démocratie ne fonctionne pas seulement par le vote. Elle exige des institutions qui limitent le vainqueur et permettent aux perdants de conserver leurs droits et de retenter leur chance.
Voter n’est pas un devoir moral en toutes circonstances. Parfois le choix est réellement mauvais, la procédure malhonnête, et une voix isolée n’influe presque pas sur l’issue.
Mais s’abstenir est aussi une décision, avec des conséquences. Cela ne sort personne du système. Les impôts, les lois et les décisions du pouvoir continueront de s’appliquer, quelle que soit la pureté de la distance prise.
La question rationnelle n’est pas « est-ce une vraie démocratie ? », mais :
Quels mécanismes d’influence existent ici réellement, et lesquels valent leur coût ?
Parfois c’est le vote. Parfois un syndicat professionnel, un tribunal, la presse, une initiative locale ou une campagne publique.
La politique aime obliger les gens à choisir entre la foi naïve et le cynisme total. Les deux états arrangent ceux qui détiennent déjà le pouvoir.
Les mécanismes d’influence sont d’ordinaire plus ennuyeux que les élections et marchent mieux. Une cour d’immeuble qu’on veut bétonner est plus souvent sauvée non par un scrutin dans trois ans, mais parce que quelqu’un a lu l’avis d’enquête publique, s’est renseigné sur le délai pour déposer une objection et a réuni les signatures avant la fin. Cela coûte quelques soirées et la connaissance d’une procédure. Une voix aux élections coûte moins cher et pèse en conséquence ; l’avis d’enquête, lui, est affiché sur la porte de l’immeuble et n’est généralement lu par personne.
D’où une régularité : plus la décision est proche de chez soi, moins il coûte de l’influencer et moins il y a de candidats pour le faire. Les gens convaincus que rien ne dépend d’eux ont d’ordinaire vérifié cela à l’échelle du pays et jamais à celle de l’assemblée de copropriété.