Ne pas rompre l’immersion
La concentration a un coût d’entrée.
Gloria Mark, Daniela Gudith et Ulrich Klocke ont observé le travail de bureau et interrompu expérimentalement les participants par des messages. Après une interruption, les gens revenaient souvent plus vite à leur tâche, mais travaillaient sous plus de tension, accéléraient et déclaraient plus de stress. En apparence, la productivité pouvait se rétablir ; le coût interne n’apparaissait dans aucun rapport ordinaire.
Protéger sa concentration n’est donc pas un culte du travail lent. C’est le refus de payer en permanence la reconstitution du contexte avec un pouls accéléré.
Avant d’attaquer un travail difficile, il faut reconstituer le contexte : se rappeler l’objectif, ouvrir les documents, comprendre où l’on s’était arrêté, tenir en tête plusieurs éléments liés. Après chaque message, chaque appel ou chaque brève vérification des nouvelles, une partie du contexte se perd.
La distraction elle-même peut prendre une minute. Le retour, beaucoup plus longtemps.
Il vaut donc mieux travailler par segments achevés. Il n’est pas nécessaire de terminer tout le projet. Il suffit d’atteindre une frontière naturelle :
- résoudre un bloc ;
- finir une section ;
- vérifier un calcul ;
- traiter un groupe de données ;
- préparer un état à partir duquel il sera facile de reprendre.
Avant un tel segment, il vaut la peine d’écarter les gêneurs prévisibles :
- couper les notifications superflues ;
- fermer les onglets inutiles ;
- préparer les documents ;
- indiquer à l’entourage quand il sera possible de vous solliciter ;
- noter une pensée étrangère sans basculer dessus.
L’isolement complet ne convient pas à tous les métiers. Un médecin, un régulateur ou un chef d’équipe d’intervention ne peuvent pas décréter quatre heures de concentration profonde. Mais même dans un travail réactif, on peut protéger certains intervalles pour les tâches qui exigent une pensée suivie.
Le problème principal n’est pas le téléphone en tant qu’objet. Le problème est la disposition de l’esprit à quitter une tâche difficile au premier prétexte légitime. Le téléphone se contente d’être, dans ce domaine, un fournisseur de prétextes hautement qualifié.
C’est très visible sur un rapprochement comptable. On tient en tête trois fichiers ouverts, deux totaux qui ne concordent pas et une hypothèse sur l’origine de l’écart. Arrive un message : « regarde, s’il te plaît, quand tu auras une minute ». La minute prend quarante secondes. L’hypothèse ne prend rien du tout — elle n’existe simplement plus, et les douze minutes suivantes servent à revenir jusqu’à l’endroit où elle était née.
D’où une conséquence désagréable pour qui se targue d’être disponible. Celui qui répond immédiatement à tout paie le confort des autres avec sa ressource la plus chère, et le fait en silence, parce qu’aucune comptabilité n’enregistre cette dépense. De l’extérieur, on voit seulement qu’il est toujours joignable et qu’il n’arrive on ne sait pourquoi à rien finir.