Leçons de vie

La justice comme projet

Le sentiment d’injustice apparaît tôt. Les enfants repèrent le partage inégal des bonbons bien avant d’étudier le droit.

Ce sentiment ne prouve pas l’existence d’une formule universelle de la justice. Les gens divergent sur ce qu’il faut tenir pour juste :

  • des parts égales ;
  • des parts selon les besoins ;
  • une rétribution selon l’apport ;
  • la réparation du dommage subi ;
  • des règles identiques ;
  • un avantage au plus faible ;
  • le maintien d’un résultat librement consenti.

Une même issue peut paraître juste selon un principe et injuste selon un autre.

La justice n’est donc pas un objet qu’on pourrait trouver sous la table. C’est une façon d’évaluer des relations et de construire des règles.

Il n’en découle pas qu’il soit vain de la chercher. Sans tentative de s’accorder sur des règles acceptables, il ne reste que la force, le hasard et celui qui a occupé le premier le fauteuil confortable.

Cela dit, la lutte pour la justice exige un devis.

Parfois, réparer un dommage coûte plus que le dommage lui-même. Un litige pour une petite somme peut engloutir des années, de l’argent et de l’attention. On gagne formellement, et l’on s’aperçoit que l’affaire possède depuis longtemps la plus grande part de sa vie.

Avant de se battre, il est utile de définir l’objectif :

  • récupérer ce qu’on a perdu ;
  • faire cesser une infraction ;
  • obtenir une reconnaissance ;
  • punir le coupable ;
  • prévenir la répétition ;
  • établir une règle ;
  • protéger les autres.

Ces objectifs exigent des moyens différents.

La vengeance veut que l’autre souffre aussi. Cela peut apporter une satisfaction brève, mais restitue rarement ce qui a été perdu. La punition est parfois nécessaire, mais elle ne ramène pas le passé et ne garantit aucun amendement.

La justice ne devient pas pratique quand le mal a reçu une dose symétrique de douleur. Elle devient pratique quand les conséquences ont été réduites, les droits rétablis et les conditions de la répétition modifiées.

Parfois, il vaut mieux partir avec une petite perte. Parfois, le silence laissera l’infraction se poursuivre. Il n’existe pas de réponse universelle.

Il n’y a qu’une question :

Quel résultat je veux obtenir, et combien suis-je prêt à payer pour l’avoir ?

La différence entre les objectifs se voit sur un exemple domestique. Le voisin du dessus a inondé la cuisine. Si l’objectif est de récupérer l’argent du plafond, un devis de réfection et une conversation avec son assureur suffisent. Si l’objectif est qu’il cesse de quitter son logement en laissant le robinet ouvert, il faut une conversation, pas une assignation. Si l’objectif est qu’il reconnaisse sa faute devant tout l’immeuble, aucune instance ne le fournira : les tribunaux accordent des sommes, pas des remords. Le premier objectif se règle par un devis, le deuxième par une conversation, le troisième ne se règle pas du tout, quelle que soit la somme versée à l’avocat.

La plupart des conflits qui s’éternisent reposent sur cette substitution. On réclame de l’argent alors qu’on veut une reconnaissance ; on finit par obtenir l’argent, et cela ne suffit pas, parce qu’on n’a pas demandé ce dont on avait besoin.