Je suis un robot
— Comment se fait-il que tu n’aies peur de rien ?— Qui t’a dit ça ?— Et de quoi as-tu peur, toi ?— Par exemple… Par exemple, des scorpions. Euh… De la solitude. J’ai peur de me retrouver seule.— Et toi ?— De toutes ces créatures. Et s’il y avait des gens à l’intérieur ? Des prisonniers dans un corps qui a cessé de leur obéir ? Et si ça m’arrivait, à moi ?(« The Last of Us », jeu vidéo)
Dans les films de zombies, les zombies eux-mêmes sont présentés comme des créatures privées de raison, qui cherchent coûte que coûte à mordre les gens sains, lesquels deviennent zombies à leur tour. C’est à peu près ainsi que se comportent les animaux enragés : ils mordent leurs victimes, la salive transmet le virus de la rage, et ce virus pousse les nouvelles victimes à mordre elles aussi. Le virus de la rage ne se propage que parce qu’il fait naître, d’une manière ou d’une autre, chez le chien l’envie de mordre un autre animal ou un homme.
L’intrigue d’un film d’horreur serait autrement plus intéressante si les zombies, après la morsure, ne perdaient pas la raison mais restaient des gens ordinaires ayant simplement très envie de mordre quelqu’un. C’est agréable, tout bêtement : ils jouissent de la sensation de la peau qui cède sous la dent et du goût du sang sur la langue. Il existe bien des gens qui aiment enfiler des combinaisons de latex moulantes, des gens qui aiment faire claquer le papier bulle, des gens qui prennent plaisir à martyriser leur prochain, des gens qui aiment regarder tourner une machine à laver. C’est agréable, donc je le fais.
Or nous sommes précisément ce genre de zombies. Nous prenons plaisir à faire des choses qui ne nous servent à rien, mais qui sont exigées par quelqu’un qui ne fait pas partie de notre « moi ». Nous faisons l’amour, nous allons dormir, nous mangeons des bonbons, nous aimons nos enfants, nous nous marions : autant de choses dont notre « moi », la partie consciente de nous-mêmes, n’a aucun besoin, et que nous ne sommes même pas contraints de faire — nous les faisons avec plaisir. Cela nous est agréable.
Qu’est-ce que le « moi » ? Chacun de nous est en fait une vaste colonie d’organismes unicellulaires, chacun clone des autres, chacun vivant et mourant uniquement pour que certains membres de la colonie puissent transmettre à la génération suivante un matériel génétique identique pour tous. Cette colonie de cellules s’est dotée d’un large jeu de programmes et de réactions destinés, en fin de compte, à assurer l’immortalité des gènes qu’elle porte. Chacun de nous est l’analogue d’une fourmilière où les fourmis sont remplacées par des cellules et la reine par les cellules sexuelles, ovules et spermatozoïdes. De même qu’une fourmilière lâche une fois par an ses membres ailés et aptes à la reproduction dans l’espoir de fonder une nouvelle fourmilière, de même les colonies de cellules libèrent à chaque acte sexuel des cellules aptes à la reproduction dans l’espoir d’engendrer une nouvelle colonie. Les colonies de cellules qui ne le font pas meurent sans conséquence pour les générations suivantes. Celles qui, pour une raison ou une autre, le font plus efficacement créent de nouvelles colonies en plus grand nombre. Pour que la colonie agisse de façon coordonnée et orientée vers un but, et mérite le fier nom d’« organisme », il existe une multitude de mécanismes qui coordonnent son fonctionnement et la poussent à un comportement favorable à l’ensemble de la colonie — un comportement qui conduit, en dernière analyse, à la transmission des gènes à la génération suivante.
On a faim ? On mange. On a sommeil ? On dort. On a envie d’épouser un partenaire du sexe opposé ? On l’épouse. Et cela alors qu’un mariage juridiquement enregistré ne sert qu’au partage équitable des biens et des responsabilités envers les enfants, choses que les jeunes n’ont justement pas le jour de la noce. On a simplement envie de voir l’être aimé — on agit en ce sens. On a envie de câliner son enfant — on le câline. Les émotions qui rendent notre vie si colorée et si variée, et qui, selon nos convictions, nous distinguent des robots et des ordinateurs « sans âme », ne sont en réalité rien d’autre que la manifestation d’une absence d’âme absolue et d’un calcul mathématiquement froid. Par les émotions, notre colonie communique avec notre « moi » et lui fait savoir quel comportement est acceptable et lequel ne l’est pas.
Tout ce qui nous plaît ou nous déplaît, tout ce que nous choisissons de faire ou de ne pas faire, est dans l’immense majorité des cas dicté par nos gènes, ceux-là mêmes qui constituent la colonie que chacun de nous est. En nous laissant guider par nos émotions, nous devenons des robots-zombies, les exécutants de la volonté de nos gènes. Nous tenons les actes moraux pour justes, alors qu’ils sont simplement avantageux dès lors qu’il s’agit de vivre au sein d’une tribu — le milieu où se sont justement formés les instincts comportementaux. Nous croyons que la conscience morale relève de l’âme ou de la raison, alors qu’elle n’est qu’un élément du firmware commun. Nous croyons choisir nous-mêmes le cadeau de notre « moitié », alors que l’envie même d’offrir un cadeau nous a été dictée et que nous ne faisons qu’exécuter la volonté du dictateur. Nous croyons choisir cette « moitié » elle-même, alors que nous ne faisons qu’obéir à un ordre issu de calculs très complexes, mais froids et impitoyables, dont nous n’avons même pas conscience, puisque ce n’est pas nous qui calculons mais la colonie, laquelle s’est dotée au fil de l’évolution d’un ordinateur intégré, un système expert. De la même façon, ce système de calcul cynique, qui évalue tout — des boulettes brûlées et de l’odeur de sueur jusqu’au nombre d’enfants mis au monde et à la fréquence des maladies — nous donne l’ordre de rompre le mariage, et voilà que la personne qui est au minimum une amie et une alliée cesse, on ne sait pourquoi, de nous plaire. Nous éprouvons de la jalousie ou de la tendresse, mais ce sont encore et toujours ces mêmes ordinateurs qui ont calculé quelque chose dans leur coin et sorti un résultat-commande. Nous perdons la tête d’amour, nous commettons des folies, nous nous conduisons de façon apparemment illogique, mais en réalité nous ne valons pas mieux qu’une brème infestée de vers[1].
L’être humain, qui porte en lui des milliards de cellules, agira exactement de même sous leur dictée et recevra en échange une récompense — les émotions positives — ou une punition — les émotions négatives.
Et la conscience, et ce fameux « moi » ? C’est quelque chose de nouveau, que les colonies de cellules ont inventé au cours de l’évolution. C’est la capacité, par l’analyse et la recherche de corrélations, de construire une image de l’avenir afin de savoir si tel ou tel programme inscrit antérieurement dans l’organisme est bien efficace, si l’ordinateur ne s’est pas trompé dans ses calculs et s’il a correctement pris en compte toutes les données d’entrée. Le mécanisme de prédiction de l’avenir dont disposent les humains n’est pas parfait : il les installe dans une assurance trompeuse, il s’appuie sur les faits déjà survenus et sur les connaissances disponibles, et non sur ce qui peut arriver ni sur ce que l’on ignore ; mais, dans un nombre statistiquement significatif de cas, il fonctionne et donne aux humains un avantage sur les autres animaux. À la différence du rat, nous pouvons choisir de ne pas attraper la nourriture sur les rayons du supermarché et d’éviter ainsi une punition sans commune mesure avec le bénéfice de la nourriture volée. À la différence du chien, nous pouvons ne pas manger le sandwich tout de suite à l’aéroport, mais attendre deux heures et manger davantage pour le même prix en achetant ce même sandwich au supermarché ou en le préparant nous-mêmes. Ou l’inverse : nous préférerons manger davantage maintenant, alors que nous n’avons déjà plus faim, sachant que dans quelques heures nous aurons faim et qu’il n’y aura nulle part où manger correctement. Nous choisirons d’apprendre une langue étrangère plutôt que d’aller boire une bière au bistrot d’en face. Nous pouvons obtenir davantage de plaisir et davantage de récompense de la part de la colonie de cellules qui nous dirige, parce que nous exécutons de façon plus optimale le programme principal : transmettre les gènes à la génération suivante. Et si les émotions sont le robot, la raison, elle, c’est nous — cette petite part de chacun de nous qui nous fait accepter des sensations désagréables maintenant pour obtenir davantage d’agrément plus tard[2].
La raison a donné des avantages inestimables aux colonies de cellules qui en sont pourvues. Elle est la béquille des situations où le monde change, où les vieux programmes cessent d’être efficaces et où les nouveaux n’existent pas encore. Raisonnablement, nous ne passons pas outre le sens interdit alors que la route y est plus courte ; raisonnablement, nous renonçons au sucre ; raisonnablement, nous mettons de l’argent de côté. La raison sait voir que les vieux programmes sont inefficaces et prendre les bonnes décisions : réguler l’action de ces programmes. Elle n’est pas non plus un instrument parfait et commet des erreurs, souvent systématiques — croire à la vie après la mort, par exemple, ou à la supériorité d’une nation sur une autre.
Pour que la raison puisse réguler et arrêter les élans instinctifs, elle dispose d’une voix prépondérante, tout en ne restant reliée aux instincts que par un mince pont d’information où ne passe qu’un seul signal : « bien », ou son contraire, « mal ». Si on mangeait un morceau, si on buvait un coup, si on se trouvait un homme — la raison reçoit ces signaux et décide, parce qu’elle voit l’avenir, de la conduite à tenir, mais toujours dans le même but : satisfaire les besoins de la grande colonie de cellules que nous appelons « organisme ». Plus l’homme est raisonnable, plus loin il voit dans l’avenir. Plus la raison d’un homme est forte, plus il est capable de contrôler sa propre zombification et de résister aux robots que sont les émotions.
Nous modélisons dans notre tête des situations de « jour du Jugement », où il n’y aura pas de lendemain, et nous comprenons que nous pourrions nous conduire exactement comme des bêtes déchaînées, sans aucune des limites que nous imposerait le fait de savoir ce qui arrivera demain. Il est peu probable que nous soyons alors tous immoraux sans exception — la morale fait partie des instincts —, mais les étudiants ne réviseraient certainement pas leur examen, les criminels n’écriraient pas de recours en grâce, les comptables ne feraient pas la caisse ni le bilan en fin de journée, et les mères ne demanderaient pas à leurs enfants s’ils ont fait leurs devoirs.
En ce moment, la raison du lecteur lit ces lignes et se pose la question : d’accord, alors comment vivre ? Se restreindre en tout, se priver de plaisirs pour rester soi-même, ou plonger tête baissée dans le gouffre des passions et des émotions, en se donnant tout entier au plaisir de vivre ? La réponse est simple : les sensations de la chute sont magnifiques et elles en valent la peine. Mais avant de sauter d’une falaise, mieux vaut s’assurer qu’au pied de la falaise il y a une mer profonde, et non des rochers et du sable.
L’essentiel :
- Ce que nous considérons comme « humain », comme ce qui nous distingue des « machines sans âme » — nos émotions —, est en réalité la part « sans âme », animale, de nous-mêmes.
- Quand nous sommes menés par les émotions sans faire appel à la raison, nous obtenons un plus mauvais résultat, tant pour nous-mêmes que pour la colonie de cellules que nous sommes.
- La raison aussi est à manier avec précaution. Mieux vaut étudier de près les biais cognitifs auxquels notre pensée est sujette. Notre raison n’est pas parfaite. Elle donne simplement, en règle générale, un meilleur résultat qu’un comportement purement animal.
- Pour s’entraîner à la pleine conscience, il vaut peut-être la peine de recourir aux pratiques spirituelles, à la méditation, au yoga.
- Notre « moralité » n’est pas non plus un trait purement humain. On observe des signes de comportement moral chez de nombreux animaux.
- Il ne faut pas se refuser les plaisirs que la vie nous offre. Les bonnes choses arrivent à ceux qui savent attendre.
[1] Un poisson infesté par certains vers cherche à nager près de la surface, où un oiseau le capturera avant de disséminer les œufs du parasite dans tout le plan d’eau. Il a reçu un ordre, il l’exécute, et cela lui est agréable. Une fourmi infectée par un certain champignon finira tôt ou tard par vouloir grimper sous une feuille et s’y figer, attendant la maturation des spores qui, tombant de la feuille sur le corps d’autres fourmis, germent à l’intérieur de l’organisme et se mettent à y sécréter certaines substances du groupe des alcaloïdes pour parvenir à leurs fins. Les fourmis-zombies atteintes par le parasite quittent leurs congénères et errent en solitaire jusqu’à ce que vienne, pour le champignon, le moment de disperser à nouveau ses spores en quête de nouvelles victimes. Dans les dernières heures de leur vie, les fourmis remontent sur les feuilles et s’y installent de manière à disperser les spores le plus efficacement possible. Une chenille dans laquelle vivent les larves d’une guêpe qui la dévorent s’occupera d’elles, leur tissera des cocons et les protégera des prédateurs.
[2] Les religieux qui souffrent des privations qu’ils s’imposent en permanence, et que la plupart des gens de formation scientifique tiennent pour bornés, se comportent en réalité de façon extrêmement raisonnable. Car c’est précisément la raison qui échange des souffrances temporaires aujourd’hui contre une vie éternelle supposée ensuite. Autrement dit, les gens qui se limitent et pratiquent l’ascèse religieuse font plus souvent usage de leur raison que les non-croyants ou que les croyants au sens « ordinaire » du terme.