Leçons de vie

Laisser la blague aller au bout

Quand un interlocuteur entame une blague connue, il est facile de l’arrêter :

Je la connais.

Techniquement, cela fait gagner du temps. Socialement, cela signifie que le plaisir du conteur n’a aucune valeur.

Une blague n’existe pas seulement pour sa chute inattendue. Les gens aiment le rituel lui-même : le choix du moment, la réaction de l’auditeur, le rire partagé.

Si l’histoire est courte, on peut la laisser aller jusqu’au bout. Surtout si elle compte pour un enfant, pour une personne âgée ou pour quelqu’un qui la raconte pour la première fois, précisément à vous.

Nul besoin de mimer la stupeur et de tomber de sa chaise. Il suffit de ne pas voler la réplique.

À la dixième version de la même histoire, il est acceptable d’avouer doucement qu’on la connaît :

Il me semble l’avoir entendue, mais rappelle-moi la chute.

C’est celle du train ?

Dans les relations proches, la répétition est inévitable. La mémoire vieillit, les histoires préférées restent, et l’on ne les raconte parfois pas pour transmettre un fait nouveau, mais pour revenir à un passé commun. Économiser trente secondes n’est pas toujours une bonne affaire.

Un enfant qui rapporte de l’école une devinette se doute la plupart du temps que l’adulte la connaît. Ce qu’il veut, ce n’est pas la devinette, ce sont les trente secondes pendant lesquelles l’adulte fait semblant de chercher. Celui qui répond tout de suite et juste économise ces trente secondes et signale du même coup que le jeu était superflu. À la dixième fois, l’enfant cesse de rapporter des devinettes à la maison, et c’est aussi le résultat d’un échange, simplement différé. Les trente secondes valaient plus cher qu’elles n’en avaient l’air au moment de l’économie.

Les adultes fonctionnent pareil, en moins franc. La réplique « je sais » est techniquement exacte et parle presque toujours non pas d’information, mais de tour de parole : à qui il est maintenant.