La vie des autres, sans expertise
Les gens discutent avec un étonnant empressement de la façon dont les autres devraient vivre, dépenser, élever leurs enfants, construire leurs relations et choisir leurs vêtements. Surtout quand leurs propres décisions n’exigent momentanément aucune attention.
Toute différence n’appelle pas une évaluation.
L’un dépense son argent en voyages, l’autre dans sa maison. L’un collectionne les livres, l’autre s’achète un vélo coûteux. Un troisième juge raisonnable d’économiser sur les tomates, et un quatrième gagnera, dans le temps passé à comparer les prix, plus que l’économie possible.
La rationalité dépend de l’objectif, du revenu, du temps, du plaisir et du prix de l’erreur. Même une dépense d’apparence absurde peut acheter de l’expérience, du confort, un statut dans le bon milieu, ou simplement de la joie. Il n’est pas nécessaire de vouloir la même chose pour comprendre la structure d’une décision.
Les conversations sur la politique, la religion, le sexe, le corps d’autrui et les modes de vie exigent plus de prudence, non parce que ces sujets seraient interdits. Ils sont étroitement liés à l’identité et transforment vite un échange d’arguments en défense de la dignité.
Mieux vaut d’abord établir :
- si la personne veut discuter du sujet ou confirmer une appartenance ;
- si les définitions sont communes ;
- si cette conversation changera quelque chose ;
- si l’on parle de faits, de goûts ou de jugements moraux ;
- si l’on a l’expérience de ce dont on discute.
On peut s’intéresser aux valeurs des autres. Il n’est pas obligatoire de leur délivrer immédiatement un certificat de conformité.
Le test de la substitution est rapide. Celui qui juge absurde de payer la livraison de ses courses paie en général quelqu’un pour ce qu’il pourrait faire lui-même : le lavage de la voiture, la coupe de cheveux, un plat tout prêt le vendredi soir, un taxi plutôt que deux correspondances. Ce n’est pas la rationalité qui diffère, mais l’heure de sa vie qu’on accepte de ne pas vivre. Le débat là-dessus se révèle presque toujours être un débat sur la valeur respective de nos heures, en emballage poli.
Il n’en découle pas que les décisions des autres soient intouchables. Il en découle que les évaluer suppose de connaître le prix, le revenu et l’objectif, dont l’observateur ne dispose généralement pas. L’opinion, elle, est toujours disponible — elle coûte moins cher.